1515 et les grandes dates de l’histoire de France

A l’heure où d’aucuns déplorent l’abandon de la chronologie en histoire et la perte de références historiques, Alain Corbin réunit une cinquantaine de spécialistes pour faire le point sur les grandes dates de l’histoire de France, telles que la conquête des Gaules, la bataille de Marignan, de Valmy ou encore un personnage comme Jeanne d’Arc. L’ouvrage intitulé 1515 et les grandes dates de l’histoire de France propose une mise en point historiographique pour chaque événement, en faisant la part du mythe véhiculé et de la réalité historique. La fin de l’ouvrage laisse place à des réflexions plus globales d’Alain Corbin, Antoine Prost, Pierre Nora et Marc Ferro sur la place des dates et de la chronologie dans l’enseignement actuel de l’histoire.

Une déconstruction du roman national

L’ouvrage s’appuie sur un manuel de primaire de 1938 et les auteurs tentent de montrer dans quelle mesure le choix des dates et l’interprétation des événements relevaient d’une histoire patriotique chère à la IIIe République, en décalage avec la réalité historique. Pierre Cabanes explique comment la conquête de la Gaule par César a été redécouverte au XIXe siècle pour légitimer l’affrontement avec la Prusse, dans le contexte de la guerre de 1870. L’idée d’une Gaule celte séparée des Germains par le Rhin, est une invention de César qui cherchait à présenter sa conquête comme un ensemble homogène.

Cette vision patriotique se retrouve dans le rôle attribué à la bataille de Poitiers en 732. Il est dit que « Charles Martel sauva la Gaule de l’invasion des Arabes ». Cette image d’Epinal, toujours brandie par les tenants d’un choc des civilisations entre l’islam et la chrétienté, est-elle conforme à la réalité ? S’il y eut bien en 732 une défaite subie par Abd Al-Rahman, gouverneur de Cordoue, il s’agissait moins pour les Arabes d’une « invasion » que de raids visant à piller les richesses de la Gaule. Mais cette défaite ne signifiait nullement le repli des Arabes hors de Gaule puisqu’il fallut attendre la prise de Barcelone par Charlemagne en 801 et la création de la marche d’Espagne, pour que les Arabes soient définitivement cantonnés au sud des Pyrénées. Le rôle de Charles Martel dans la lutte contre les Arabes prête également à discussion. En effet, ce n’est pas Charles mais Eudes, duc d’Aquitaine qui fut le premier à résister dès 721 à l’avancée des Arabes. La chronique de 751, qui fait de Charles Martel l’homme ayant repoussé les Arabes et unifié la Gaules vise à légitimer la nouvelle dynastie carolingienne, lorsque Pépin le Bref, fils de Charles Martel arrive sur le trône. Ce mythe est repris à l’époque moderne pour faire de la France la première nation à avoir pris la défense de la chrétienté contre l’envahisseur musulman. Par la suite, les manuels de la IIIe République laïque passent sous silence le salut de la chrétienté mais exaltent la grandeur de la France..

Qui ne saurait associer l’année 1515 à la bataille de Marignan? La question se complique pourtant quand l’on demande de présenter les différents protagonistes et de rappeler les enjeux de la bataille de Marignan. La postérité de l’événement dans la mémoire nationale surprend quand on sait que la présence des Valois sur le Milanais aura été de courte durée. Fasciné par l’humanisme de l’Italie, François Ier fait valoir, dès son avènement en 1515, ses droits sur le duché de Milan, hérités de son arrière grand-mère Valentine Visconti. Au cours de cette bataille, le duc de Milan, Maximilien Sforza, reçoit l’appui des cantons suisses, alors que François Ier est soutenu par les Vénitiens qui participent à la victoire des troupes royales. Si la présence française dans le nord de l’Italie prend fin dans les années 1520, la bataille de Marignan aura permis à la France d’entrer en contact avec les arts, les idées et la culture de l’Italie de la Renaissance.

Quelle place pour la chronologie dans l’enseignement actuel de l’histoire?

Alain Corbin rappelle à la fin du livre comment, au cours du XXe siècle, « la dénonciation de l’histoire-bataille, la contestation du rôle de l’événement, la critique du biographique, la mise en évidence du jeu de temporalités multiples ont porté un premier coup de boutoir au grand récit national ». Le discrédit de la chronologie est également lié à la marche des « sciences de l’éducation » : le refus d’exiger un effort de mémoire et l’accent mis sur l’épanouissement de l’enfant ont conduit à privilégier le présent et la proximité au détriment de la profondeur temporelle. « Faire l’effort d’apprendre une chronologie suppose le sentiment que le passé que l’on met ainsi en ordre, que le présent que l’on vit et que l’on ressent, que le futur attendu peuvent se lier d’une manière cohérente ». A l’heure de la fin des idéologies, il pose la question de savoir quelle vision peut aujourd’hui sous tendre le choix d’une chronologie : « Sur quels faits identitaires, sur quelles valeurs unanimement reconnues, sur quelles curiosités partagées, sur quelles expériences communes, selon quels jalons sûrs capables de surmonter les particularités est-il possible de fonder une chronologie? »

De son côté, Pierre Nora définit la chronologie comme une grammaire temporelle qui suppose une articulation hiérarchique des connaissances. « Elle sous-entend la possibilité d’un récit continu dont les dates sont les points de passage obligés ». Le choix des dates est donc forcément lié à un système pédagogique d’une profonde cohérence idéologique, historique et scientifique. Or le contraste est saisissant entre le roman national traditionnel et l’enseignement actuel de l’histoire. « Mémoire autoritairement imposée contre refus de toute forme d’imposition autoritaire; homogénéité de l’histoire de France contre histoire éclatée, mondialisée, thématisée ; construction autour de l’enfant d’un édifice temporel héritable contre micro-chronologies segmentées et priorité donnée à l’histoire du proche et du familier, la rue ou le quartier ». A l »âge des médias et de la religion du présent où tout tend à l’anachronie, que doivent faire les professeurs, dont le travail consistait à inculquer le sens de la profondeur historique, le sentiment de la différence des temps et de leur rapport?

– Alain Corbin (dir.), 1515 et les grandes dates de l’histoire de France, Paris, Seuil, 2005.

Publicités

A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
Cet article a été publié dans Compte-rendus de livres, Histoire et mémoire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s