En finir avec l’Europe

Dans un ouvrage dirigé par Cédric Durand, cinq chercheurs, économistes, sociologues et anthropologues, cherchent à éclairer les enjeux de la crise que traverse l’Europe. L’Union européenne est clairement mise en cause mais également l’idée de « l’autre Europe », qui n’est qu’une illusion pour les auteurs. Si les nations ne sauraient constituer un refuge, l’Europe néolibérale est un piège dont il faut impérativement se défaire. Avant d’entrer dans les raisons pour lesquelles il convient d’en finir avec l’Europe, les auteurs reviennent sur ce qu’est l’Europe et sur les origines du projet européen.

L’Europe, une construction de le Guerre Froide

Loin de l’idée de fraternisation entre les peuples, le projet européen résulte surtout de la volonté des États-Unis de jeter les bases en Europe d’un capitalisme global. Avec le soutien de Jean Monnet et d’une petite élite transnationale, il s’agit de promouvoir le libre-échange en créant un marché unique, sans droit de douane ni contrôle des capitaux. Cette construction européenne repose dès 1945 sur une mise à l’écart des peuples et une conception limitée de la démocratie qui s’explique par l’expérience du nazisme, les théories sur le totalitarisme et le poids de la démocratie chrétienne rétive à l’idée même de souveraineté populaire. Les auteurs rappellent que le projet européen vise, dans le contexte de la Guerre Froide, à lutter contre la menace soviétique et celle du mouvement ouvrier : il convient d’arrimer la RFA au camp occidental et de permettre aux bourgeoisies nationales discréditées par leur collaboration avec le nazisme de se réorganiser à une échelle plus large. Dans cette perspective, on comprend parfaitement que les États-Unis soutiennent, par l’intermédiaire de Jean Monnet, la déclaration Schumann du 9 mai 1950 qui lance la CECA, première institution supranationale européenne.

Dès les origines, le traité de Rome de 1957 impose le primat de la libre concurrence, et cela bien avant le tournant vers le néolibéralisme dans les années 1970. L’idée d’économie sociale de marché n’a de social que le nom puisque il s’agit de mettre à l’écart les pressions démocratiques, en réduisant l’intervention de l’État dans l’économie. L’Europe a également été conçue comme un projet fédéral dont l’objectif est de priver les États de leurs instruments de régulation, afin de préserver le fonctionnement du libre marché. Friedrich Hayek, l’un des pères fondateurs du néolibéralisme, l’avait bien compris puisqu’il estimait que la forme fédérale constituait un moyen de protéger l’ordre capitaliste de la menace socialiste. La construction européenne apparaît donc comme une contre-révolution dirigée contre les classes ouvrières et mouvements sociaux européens.

La fin de l’européisme

La création de l’euro lors du traité de Maastricht de 1992 a été portée par un enthousiasme européen que l’on peut qualifier d’européisme. Les élites européennes ont très largement cru que grâce à l’euro, un retraité grec ou portugais qui ne gagnait que quelques centaines d’euros par mois compterait désormais autant que son homologue allemand. En réalité, loin d’avoir constitué un facteur de convergence, l’euro a au contraire creusé les écarts entre les économies des pays du sud et celles des pays du nord, renforçant la dépendance des premières par rapport aux secondes. N’oublions pas non plus que la monnaie unique a été conçue sur le modèle allemand de la Bundesbank, reposant sur l’indépendance de la banque centrale, la lutte contre l’inflation et une stricte discipline budgétaire.

À l’heure actuelle, les soi-disant « plans de sauvetage » prétendent résoudre le problème de la dette et des écarts de compétitivité en imposant une baisse brutale des salaires puisque les pays de la zone euro ne peuvent plus dévaluer leur monnaie. L’euro est ainsi devenu une « machine de guerre de classe » visant à contrôler le coût du travail et à assurer la domination, sur la scène européenne, des détenteurs allemands de capitaux. Dans ces conditions, la gauche critique devrait comprendre que rompre avec le néolibéralisme implique également de se poser la question de la rupture avec l’euro lui-même.

L’Europe contre la démocratie

La crise européenne a marqué la fin du « capitalisme démocratique », qui permettait jusqu’alors de concilier les intérêts des marchés avec ceux des citoyens. Désormais, la confiance des investisseurs est devenue plus importante que celle des électeurs, d’où la nomination de technocrates placés à la tête des gouvernements en Grèce et en Italie pour rassurer les marchés. Pour satisfaire les intérêts des marchés, les États sont contraints d’abandonner leur souveraineté budgétaire. Pour faire accepter « les plans de sauvetage » financés par les contribuables des pays du Nord, les politiques sociales et fiscales des pays du sud sont placées sous surveillance. Cédric Durand parle de « césarisme bureaucratique » pour désigner la manière dont, en période de crise, les institutions sans légitimité démocratique comme la BCE se renforcent aux dépens des institutions démocratiques comme les parlements.

Cette situation génère un système hiérarchique entre les différents pays, la souveraineté de la Grèce étant réduite, depuis le premier renflouement de mai 2010, à celle d’un protectorat. En février 2012, le gouvernement grec s’est vu imposer le détail des mesures fiscales, salariales et des coupes dans les dépenses qu’il devait faire adopter par le parlement s’il souhaitait recevoir l’argent prévu par le second plan de renflouement. Au contraire, l’Allemagne voit son poids considérablement renforcé et insiste sur le durcissement des conditions aux plans de renflouement des pays du sud.

La crise de l’euro

La crise des dettes publique, qui a plongé la zone euro dans la récession, est d’abord la conséquence de la crise de la finance privée qui a éclaté en 2008. Dans le même temps, elle résulte de l’absence d’institutions capables de résorber les écarts de compétitivité liés à l’euro entre les pays du Nord et les pays du Sud de l’Europe. La financiarisation de l’économie a d’ailleurs été la réponse des pays de la périphérie à leur perte de compétitivité, d’où l’expansion de la consommation à crédit au Portugal et en Grèce et la formation de bulles spéculatives dans l’immobilier en Irlande et en Espagne. Le passage à l’euro a constitué une étape clé de la financiarisation de l’économie. La suppression du contrôle des capitaux entre l’Europe et le reste du monde, sous pression des États-Unis, a permis l’entrée dans les années 1990 des fonds de pension américains en Europe. Par ailleurs, en s’interdisant de racheter de la dette publique pour lutter contre la spéculation, la BCE a indéniablement défendu les intérêts de la finance.

L’euro a surtout permis de soustraire la politique monétaire à tout contrôle démocratique. En l’absence de budget européen substantiel, l’abandon de la politique monétaire et les règles de disciplines budgétaires font donc reposer la compétitivité sur la seule flexibilité du travail. La logique est le nivellement des conditions de travail et des salaires des travailleurs vers le bas. Si l’Allemagne a permis de gagner en compétitivité sur ses partenaires de la zone euro, c’est essentiellement en raison de la stagnation des salaires des travailleurs allemands, à travers la politique de déflation salariale menée en 2003 par Gerhard Schröder. Les excédents commerciaux de l’Allemagne, qui résultent de l’amélioration de sa compétitivité, ont été convertis en flux de capitaux, qui se sont essentiellement orientés vers les pays du Sud, dans le cadre de prêts. L’euro a donc permis l’affirmation de la domination de l’Allemagne en Europe aux dépens des pays d’Europe du Sud.

Après avoir mis en évidence l’impasse que constituait la stratégie du « bon euro », Costas Lapavitsas présente les avantages d’une sortie progressiste de l’euro, qui s’accompagnerait d’une dévaluation et d’un défaut sur la dette. Pour empêcher l’effondrement du système financier et la fuite des capitaux, une nationalisation des banques et un strict contrôle des capitaux seraient nécessaires. Dans ces conditions, seule une véritable politique industrielle et des investissements importants permettraient aux pays de la périphérie d’améliorer leur productivité et de réduire le poids de la finance dans l’économie.

En épilogue, Cédric Durand propose de ne plus considérer la question européenne comme prioritaire et de se recentrer sur les problèmes concrets d’emplois et de lutte contre les inégalités. On pourrait le suivre s’il n’associait pas la réponse souverainiste à une forme de repli national et ne considérait pas l’ambition de reconquête de l’indépendance nationale comme une chimère. Renouer avec la démocratie revient immanquablement à se recentrer, au moins temporairement, sur l’idée de nation, pour rompre avec le cadre de l’Europe néolibérale. C’est seulement à cette condition, que les peuples pourront reprendre le contrôle de leur destin, en renouant avec la démocratie.

– Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique éditions, 2013.

Publicités

A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
Cet article a été publié dans Compte-rendus de livres, Economie, Euro. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s