Régis Debray « La gauche est d’autant plus radicale qu’elle s’inscrit dans un rapport au passé ».

Ce texte est une réactualisation d’une note parue le 30 décembre 2013 autour du livre de Régis Debray, le Bel âge.

Le gouvernement socialiste au pouvoir semble visiblement décidé à réussir là où Nicolas Sarkozy avait échoué dans son projet d’adapter la France à la modernité libérale, à marché forcée s’il le faut. L’État social et le droit du travail ne sont plus vus comme des acquis sociaux, issus des luttes du XIXe siècle et du Conseil national de la Résistance, mais des vieux tabous auxquels une gauche moderne devrait avoir le courage de s’attaquer. Dans un petit livre paru en 2013, Régis Debray se demandait si la vraie question n’était pas plutôt de savoir si, pour construire le monde de demain, il fallait forcément tourner le dos à l’histoire, à la tradition et aux générations qui nous ont précédées.

Le culte du présent et le règne du temps court

L’auteur s’attaque à l’idée que, pour être de son temps, il faudrait en finir avec le respect du passé et le culte des anciens. Les jacobins de 1789 et les Résistants de la Seconde Guerre mondiale étaient certes jeunes mais avaient un profond respect pour leurs ancêtres : les premiers s’inspiraient de Plutarque et Rousseau, les seconds se tournaient vers les œuvres d’André Gide ou de Paul Valéry. De manière paradoxale, ce sont les vieux vichystes qui ont conçu les chantiers de la jeunesse, en valorisant le corps contre l’esprit. Le jeunisme est, en réalité, le pire ennemi de la jeunesse puisque refuser d’enseigner les auteurs du passé, c’est empêcher la formation de la pensée chez les jeunes générations. Le jeunisme va de pair avec le culte de la modernité, la haine de la nostalgie et le règne du tout tout de suite.

Régis Debray rappelle qu’actuellement un président de la République estime avoir rempli sa mission diplomatique quand il a passé quatre heures au sommet de la Francophonie à Kinshasa trois au Liban et deux à Haïti, alors qu’à l’automne 1964, le général de Gaulle consacrait quatre semaines d’affilée à séjourner en Amérique latine pays par pays, Paraguay inclus. Le risque est qu’en vivant sans cesse dans l’urgence, plus rien de ce que l’on fait n’ait de réelle importance.

La gauche entre tradition et révolution

Avec une clarté dont il a le secret, Manuel Valls assumait en ces termes sa rupture avec le socialisme, au nom de la modernité libérale : « Il faut en finir avec la gauche passéiste, celle qui s’attache à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et par le souvenir des Trente Glorieuses ».  L’objectif n’est visiblement plus de rester fidèle à une tradition socialiste en l’adaptant à notre époque, mais de rompre définitivement avec le passé et une tradition politique. Ce discours en dit long sur des individus qui se contentent de gérer le système, mais ont depuis longtemps abandonné toute volonté de transformation sociale. Or la gauche s’est toujours tournée vers le passé et ses figures historiques, justement parce qu’elle aspirait à transformer le monde.

La révolution n’est d’ailleurs souvent qu’une relecture d’une tradition plus ancienne. Les jacobins de 1793 se prenaient pour les Gracques et se réclamaient de la Rome républicaine ; les communards s’inscrivaient dans le prolongement de 1793, de la Révolution de 1848 et ont inspiré Lénine. On oublie aussi souvent que la Résistance est liée à une redécouverte de l’idéal républicain. La gauche est donc d’autant plus radicale qu’elle s’inscrit dans un rapport au passé et dans une histoire : « Un tribun qui ne se rend coupable d’aucun anachronisme cesse d’être un homme dangereux », note Régis Debray.

Le renoncement de la gauche de gouvernement à constituer une alternative à l’ordre dominant coïncide également avec le resserrement de l’éventail des références historiques et le règne du temps court. De Michelet à Mitterrand, nombreux furent les hommes politiques qui pensèrent la Révolution française, en prétendant que celle-ci n’était pas terminée. Aujourd’hui, si les forces de l’argent sont inquiètes de quelque chose, c’est bien de revivre un jour ou l’autre l’expérience du Conseil national de la Résistance, avec son cortège de nationalisations en 1945…

La modernité, une redécouverte de la tradition

La véritable modernité est le fruit d’une réinvention de la tradition et non de sa négation. L’émergence de l’Humanisme a coïncidé avec une redécouverte, en plein XVIe siècle, des textes grecs et latin de l’Antiquité. C’est l’oubli du passé qui mène à la répétition et le retour aux sources qui permet le renouveau. Aucune révolution ne saurait s’accomplir sans un détour vers le passé et une réinterprétation de la tradition à la lumière des enjeux du présent.

L’ironie de l’histoire et que ceux qui se croient modernes ne font souvent que réhabiliter eux-mêmes des pratiques plus anciennes. Aujourd’hui, la légalisation du travail le dimanche qui nous est présentée comme le summum de la modernité revient à rétablir la situation qui existait avant 1869, sous Napoléon III… Alors, progrès ou retour en arrière?

– Régis Debray, Le bel âge, Flammarion, 2013.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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