Quelles histoires de France?

L’un des derniers numéros de la Documentation photographique, rédigé par Dominique Borne, invite à réfléchir sur la construction du roman national, son évolution pour poser la question essentielle : à l’heure de la mondialisation et de l’intégration européenne, quelle histoire de France enseigner aux élèves dans une société de plus en plus métissée?

Une histoire longtemps providentielle

Le baptême de Clovis en 496 est supposé marquer l’avènement du premier roi chrétien à régner sur la France. Il s’ensuit une succession de dynasties censées annoncer le règne des Capétiens. En 751, Pépin le Bref, fils de Charles Martel, dépose le dernier mérovingien et fonde la dynastie de carolingiens. Après le rétablissement de l’empire en 800 par Charlemagne, Hugues Capet, petit prince d’Ile de France, devient roi et fonde la dynastie des Capétiens, qui règnera jusqu’à Louis XVI. L’histoire de la France se réduit ici à une histoire des rois et au récit des extensions du domaine royal. Ce récit insiste sur l’exaltation des valeurs guerrières de la noblesse ainsi que sur l’affirmation du roi sur les pouvoirs féodaux.

La permanence de l’ordre chrétien est au cœur du récit providentiel. Le roi prête serment de protéger l’Eglise et les clercs de son royaume. « C’est entre les fonts baptismaux de Clovis et l’échafaud de Louis XVI qu’il faut placer l’empire chrétien des Français », résume Chateaubriand dans les Mémoires d’outre tombe. La mort du roi fait de lui un saint et un martyr aux côtés des martyrs de la Vendée. Dans une idéologie fondée sur la légitimité, le retour des Bourbons en 1814 ne pouvaient être qu’une restauration fermant une diabolique parenthèse révolutionnaire. A la fin du XIXe siècle, Charles Mauras rajeunit l’idéologie providentielle en dénonçant les juifs, les francs maçons, les protestants et les étrangers, qui auraient contribué à miner la France depuis 1789. Dans cette perspective, l’avènement du maréchal Pétain en juin 1940 apparaît comme un moment d’enthousiasme. La France se purifie de tout ce qui l’infectait depuis 1789. Aujourd’hui, cette histoire providentielle survit sous la forme d’un patriotisme de repli qui exalte les permanences et s’indigne de la fin de l’empire colonial, notamment de l’Algérie française.

Le roman national

En enracinant la nation française dans la Gaule romaine, les républicains rattachent la patrie à l’héritage de l’Antiquité classique, face aux nobles qui prétendent descendre des Francs, certes vainqueurs mais barbares. Aussi, le récit républicain raconte la marche des Gallo-romains vers la révolution émancipatrice de 1789. Toute l’histoire de la France apparaît comme une marche inéluctable vers la révolution de 1789 et la construction de la nation. Les républicains font de la Révolution française la matrice de l’évolution politique du XIXe siècle : la Troisième République apparaît pour les républicains modérés comme l’aboutissement de la Révolution de 1789. La guerre, imposée à la France par les forces contre-révolutionnaires, devient la guerre de la liberté des peuples, d’autant qu’elle est portée par la nation. Malgré l’image du tyran et sa mégalomanie militaire qui aboutit à la défaite, Napoléon est intégré au récit républicain.

Après la boucherie de 1914-1918, une nouvelle lecture, portée depuis Jean Jaurès par la gauche socialiste puis communiste, se met en place. Le prolétariat prend le relais des bourgeois et des paysans, de sorte que la lecture marxiste prolonge le roman national républicain. En 1936, la gauche socialiste et communiste fait entrer le Front Populaire dans l’histoire. La Première République et 1793 ne sont pas considérés comme une dérive sanglante mais comme une étape essentielle dans la voie de l’émancipation. De même, la Commune de 1871, rejetée par les républicains libéraux, est magnifiée comme la première tentative de contrôle du pouvoir par le prolétariat. Cette gauche socialiste et communiste se revendique internationaliste mais le roman national est si prégnant qu’il est impossible d’oublier tout à fait sa branche patriotique.

En 1944, le général de Gaulle parvient à rafraichir le roman national, en empruntant à la fois à l’histoire républicaine et au récit providentiel. La nation est désormais considérée comme un tout sans distinction de classes ou de catégories sociales, et la patrie est glorifiée. Cette lecture de l’histoire permet d’effacer la blessure de la défaite de 1940. En 1945, ce sont les valeurs de la France, celle de 1789 et des droits de l’homme, qui ont triomphé, comme si une fois fermée la parenthèse de Vichy, elle retrouvait le cours de l’histoire de France. En 1958, le général tente de réconcilier la tradition providentielle et la tradition républicaine en proposant de substituer à l’ambition coloniale l’ambition européenne.

Quelle histoire de France pour aujourd’hui?

L’histoire de la France relève d’abord de celle de l’Occident, marqué successivement par la Méditerranée gréco-romaine, puis par les barbares et l’empreinte chrétienne. En 600 av. J-C, les Grecs fondent la ville de Massalia, animée par les échanges entre le monde celte et le monde méditerranéen. Après la conquête romaine au Ier siècle av. J-C, la Gaule prend Lyon pour capitale et les élites sont romanisées. A partir du Ve siècle, l’aristocratie romaine convertie au christianisme fusionne avec les élites barbares et se différencie des paysans, des païens. En baptisant Clovis, l’Eglise baptise l’union de Rome et des barbares. Si la brève restauration de l’empire par Charlemagne en 800 renoue avec une forme d’unité de l’Occident, le partage de Verdun de 843 signe la fin de l’empire, en reconnaissant la « Francia » à l’ouest et la « Germania » à l’est, séparés par une Lotharingie médiane. A partir de l’avènement des Capétiens en 987, la monarchie s’organise autour de Paris et élargit progressivement le domaine royal. Des sacrements à la croisade, le christianisme imprègne la société. La diffusion au XIIIe siècle de l’image du saint roi, Louis IX, permet de développer l’attachement à la figure royale et le sentiment d’appartenance au royaume. Mais si la France parvient peu à peu à s’individualiser, elle reste marquée par l’ensemble de la chrétienté

Au XIXe siècle, les grandes zones industrielles ne peuvent être exploitées sans le recours à la population immigrée. Dans l’entre-deux guerres, les mineurs polonais sont indispensables au bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, et les Italiens aux industries lorraines. Par ailleurs, la France des notables rejette ceux qui n’ont que leurs bras pour richesse. Les ouvriers ne sont admis dans l’histoire de France qu’à partir du Front populaire de 1936. L’expansion coloniale française suit le rythme des expansions européennes mais l’humiliation de la défaite de 1870 lui donne une couleur patriotique particulière. Si les résultats ne sont pas négligeables ici ou là, les colonisés restent des indigènes et le code de l’Indigénat est généralisé en 1889 à l’ensemble de l’empire colonial. La même année, la nationalité française est accordée à tous ceux nés sur le sol algérien mais l’histoire des « Français d’Algérie » ne croise que sporadiquement celle des Algériens musulmans. A l’indépendance, plus d’un million de juifs d’Algérie et beaucoup d’anciens colonisés musulmans rejoignent la France. La composante musulmane continue donc à faire partie de la nation, même si elle reste quasiment invisible jusqu’aux années 1990.

Pour favoriser le vivre-ensemble, l’histoire doit prendre en charge l’ensemble des appartenances géographiques ou spirituelles, y compris cette longue histoire franco-maghrébine. Il faut comprendre comment l’islam fait partie de l’histoire de France, en revisitant la victoire contre les Arabes de Charles Martel à Poitiers, les croisades, l’alliance de la Sublime Porte ou en évoquant l’idée de Royaume arabe de Napoléon III, inspiré par les saints simoniens.

Les années 1960 ont mis en pièce les deux récits concurrents dont l’affrontement même faisait l’histoire de France. Aujourd’hui, il est nécessaire pour habiter une France plurielle, de construire une histoire qui enracine les diversités, en insistant sur les différentes formes de croyances et d’incroyances et sur les mémoires – vendéennes, juives arméniennes, résistantes, multiples avec la guerre d’Algérie. L’histoire doit d’abord soigner ces mémoires blessées en les inscrivant dans le temps long. Puis, il s’agit de lire l’histoire de France en Europe. La mise en évidence d’une appartenance européenne est la première condition d’un nouveau récit, susceptible de permettre à la France de retrouver un discours sur le monde, d’autant plus convaincant qu’il s’appuie sur la diversité assumée.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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