Réinventer l’Occident

Je viens de terminer le livre d’Hakim el Karoui Réinventer l’Occident, paru en 2010, qui permet de comprendre les nouveaux rapports de force qui se dessinent à l’échelle internationale, en ce début de XXIe siècle. L’ouvrage invite à reconsidérer la place et le rapport de l’Occident au monde à l’heure d’une mondialisation qui n’est plus organisée par les seuls Occidentaux.

Prendre conscience de la désoccidentalisation du monde

L’auteur, banquier d’affaire spécialiste des marchés émergents, considère que l’Occident n’a plus le monopole de la marche du monde. Dans ces conditions, il convient dans un premier temps de prendre la mesure de cette nouvelle donne pour continuer à jouer un rôle sur la scène internationale. Il décrit les différentes étapes de cette désoccidentalisation du monde, en étudiant principalement la désindustrialisation de l’Europe, sous la pression des pays émergents, et le déclin de la puissance américaine, dont la crise financière de 2008 a été l’un des révélateurs.

Alors que le sentiment de déclin des Occidentaux et l’atomisation des individus favorisent tous les communautarismes et  la recherche de bouc-émissaires, Hakim el Karoui montre, sans nier les problèmes d’intégration, que la tendance générale est à l’assimilation des populations immigrées. S’il existe des formes de xénophobie, c’est que bon nombre de Français considèrent que l’assimilation ne va pas assez vite, d’où la focalisation sur l’expression de différences culturelles jugées trop importantes, à l’image du voile, qui menaceraient leur mode de vie. L’auteur critique les thèses sur le choc des civilisations en invitant à voir les pays musulmans de la Méditerranée davantage comme des partenaires que comme des ennemis.

En revanche, Hakim el Karoui accuse l’aveuglement naïf d’un grand nombre d’Occidentaux face à la Chine. Pour lui, l’affaire est clair :  » L’Asie n’est pas l’affaire de l’Occident ». Si la Chine profite amplement de l’ouverture des frontières des pays occidentaux, elle pratique un protectionnisme agressif, qui exclut les firmes occidentales du marché chinois. Il s’agit d’un marché de dupe : les industries occidentales sont délocalisées en Chine, mais toutes les entreprises n’ont pas accès au marché chinois. Les Américains commencent à prendre conscience de cette réalité. Aussi, Andy Groove, président d’Intel de 1987 à 2005 propose de taxer les produits délocalisés. Les multinationales commencent à comprendre que le libre-échange généralisé n’est peut être pas dans leur intérêt.

Réinventer l’Occident pour faire face aux enjeux dans le cadre de nouveaux rapports de force

Face à ce diagnostic, Hakim el Karoui apporte plusieurs pistes. A l’échelle de la France, pour intégrer les enfants d’immigrés, il s’agit dans un premier temps de repenser la nation et réinventer une nouvelle façon d’être français. L’alternative n’est pas « entre l’universalisme par uniformisation au mépris de la diversité des cultures et entre le relativisme par exacerbation des singularités culturelles ». Il conviendrait d’inventer une universalité métisse, à l’image d’un islam français qui reposerait sur les Français musulmans  de la nouvelle génération, ceux qui ont appris l’islam sur le territoire national. ll faudrait également inventer un lien national collectif mais souple, qui ne soit pas vécu comme une contrainte, à l’image de ce qui a été fait pour le PACS, qui symbolise le choix, l’élection mais aussi la facilité de la rupture. Les individus contemporains souhaitent avoir de multiples appartenances et pouvoir les choisir.

Une fois la sérénité retrouvée du côté de la nation, Hakim el Karoui propose l’invention d’un nouvel intérêt général européen : un protectionnisme à l’échelle de l’Europe, qui permettrait de relancer les salaires des classes moyennes européennes. Il reste néanmoins sceptique sur la capacité de la France seule à l’imposer aux Allemands, sans le soutien des États-Unis. Avec la Chine, une nouvelle relation, fondée sur la réciprocité doit aussi être engagée. Les Occidentaux doivent avoir un dialogue d’égal à égal et ne pas hésiter à prendre des mesures de rétorsion si la Chine ne tient pas ses engagements. Les Chinois ne respectent que les forts.

Enfin, pour l’auteur, la France devrait promouvoir l’idée d’égalité dans les relations internationales. Par son histoire, c’est elle qui peut parler au monde arabe avec un langage fondé sur la compréhension des sociétés arabes et musulmanes mais également sur la fermeté vis à vis de l’égalité entre les hommes et les femmes, de liberté des individus et de refus de l’extrémisme religieux. Hakim el Karoui termine en soulignant que l’Occident ne doit pas tomber dans l’occidentalisme. Si les Américains et les Européens doivent évidemment réfléchir en commun à leurs intérêts spécifiques, il ne doivent pas laisser de côté les autres puissances qui auraient les mêmes intérêts qu’eux. L’Occident doit être ouvert à ceux qui ont les mêmes intérêts que lui ou à ceux qui souhaitent se rapprocher de lui dans le grand jeu mondial de recomposition des rapports de force.

– Hakim el Karoui, Réinventer l’Occident, Paris, Flammarion, 2010, 240 p.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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