Communisme ou socialisme libertaire?

Confronter les positions de Noam Chomsky et de Slavoj Zizek permet de comprendre les différentes sensibilités politiques au sein de la gauche critique. Aborder les idées de ces deux intellectuels invite à revenir sur les débats qui ont animé la gauche par le passé entre anarchisme et communisme, entre un socialisme libertaire qui a le souci de l’individu et un socialisme autoritaire qui a vu dans la prise de contrôle de l’Etat le moyen de toute transformation sociale. Vingt ans après la chute de l’Union soviétique, après l’échec du communisme  mais aussi de la gauche libérale, il s’agit de réactualiser pour le XXIe siècle les affrontements entre Marx et Proudhon, entre Sartre et Camus. C’est en faveur de cette gauche libertaire que plaide le philosophe Michel Onfray.

La justification de la violence révolutionnaire

Zizek et Chomsky s’opposent en priorité sur l’usage de la violence. Si le premier, qui a pour héros Robespierre et Lénine, n’a aucun problème avec la Terreur, le penseur américain refuse la violence et n’hésite pas à se désolidariser des « Black Blocks ». Contre Michel Foucault, Noam Chomsky estimait nécessaire de s’opposer à toute forme de dictature, y compris de celle du prolétariat. Il affirmait que tout projet socialiste radical devait s’enraciner dans les valeurs humaines quotidiennes que sont l’honneur, la bonté, la sympathie et la justice, laquelle était vue par les marxistes des années 1970 comme un strict outil de domination de la bourgeoisie. On ne s’étonnera donc pas que Chomsky préfère les anonymes, les gens ordinaires chers à Orwell, plutôt que Lénine ou Robespierre. La révolution n’est pour lui défendable que si elle permet d’étendre et de conforter ces valeurs. Quand Zizek propose de « réinventer une terreur émancipatrice », Chomsky ne consent à la violence qu’à la seule condition qu’elle permette de créer une société plus équitable.

D’aucuns ont reproché au linguiste américain son absence de théorie et de vision du monde globale. Ce dernier y répond en précisant qu’il propose « des alternatives avec des objectifs à court terme guidés par des visions à long terme ». Son souci du réel et des gens ordinaires le conduit à dénoncer le verbiage des intellectuels de gauche, cette petite caste qui ne parle à elle-même mais toujours au nom du peuple. Par-delà Chomsky et Zizek, cet antagonisme est surtout le signe d’un affrontement entre deux types de socialisme.

Socialisme autoritaire ou socialisme libertaire?

Tous deux hommes de gauche, Zizek et Chomsky convergent heureusement sur de nombreux points, comme la dénonciation de la mondialisation capitaliste, du système néolibéral, de l’atomisation des sociétés, de la prolifération des armes nucléaires, de la crise écologique ou encore du refus de la diabolisation d’Hugo Chavez. Mais, au-delà de leurs points de convergence, des lignes de fracture subsistent. Chomsky se définit comme un simple compagnon de route du socialisme libertaire et refuse de faire de l’anarchisme un dogme. De son côté, Zizek continue de défendre, avec Alain Badiou, l’Idée communiste, en refusant de la réduire à ce qu’en ont fait les hommes pendant le XXe siècle, et exigent un droit d’inventaire. « J’aimerais maintenir, malgré tout, qu’il existe une histoire du communisme, une tradition précise, avec laquelle le stalinisme et consort n’ont rien à voir ». Sauver ce qu’il reste du communisme, n’est pas dans l’esprit de Chomsky, qui souligne que Staline n’a pas trahi mais simplement accéléré le développement du système mis en œuvre par Lénine. Il estime que Lénine et Trotski ont dès le départ tué les soviets, en les plaçant sous le contrôle du Parti pour construire « une tyrannie anti-socialiste », sous couvert de socialisme. Ils mirent en place des « structures proto-fascistes» qui permirent à Staline de réaliser l’une de pires horreurs du XXe siècle. Pour lui, Lénine était l’un des plus grands ennemis du socialisme et l’effondrement du bloc soviétique fut une bonne nouvelle. Chomsky n’hésite pas à dire qu’il se dissocierait clairement de la gauche si celle-ci se reconnaissait dans le bolchévisme.

Pour un socialisme libertaire

Michel Onfray rappelle que la décapitation du socialisme libertaire doit autant à la répression de la Commune par Thiers qu’à l’évincement de Proudhon et Bakounine par Marx lors de la Première Internationale de 1864. L’échec du communisme au XXe siècle le conduit à renvoyer dos à dos le marxisme et la gauche de droite. «Ne pas vouloir de Marx et du marxisme ne saurait renvoyer dans les bras de ceux qui font du libéralisme l’horizon indépassable de notre époque». Un socialisme libertaire du XXIe siècle devrait avoir pour objectif de changer les choses ici et maintenant, par une politique concrète et pragmatique, en s’inspirant de l’œuvre de Proudhon et des expériences libertaires du XIXe siècle. Citons, à titre d’exemples, la «Ruche», l’école alternative de Sébastien Faure, l’Université populaire de Georges Deherme, les «Milieux libres» de George Butaud et Sophia Zaïkowska ou encore les Bourses du travail de Pelloutier. Proudhon a développe une vision positive de l’anarchisme, davantage complexe que contradictoire. Sur la question de la propriété, il rejette la propriété capitaliste, dans la mesure où elle repose sur l’exploitation des salariés, mais défend une propriété anarchiste, qu’il nomme «possession». Proudhon offre la possibilité d’un socialisme au quotidien. Qu’il s’agisse de la banque du peuple, d’un impôt capable de réaliser la justice sociale, de la propriété anarchiste, comme garantie de la liberté individuelle menacée par le communisme, de la critique du fonctionnement de la presse, d’une pensée du droit d’auteur ou encore d’une critique sociale de l’art pour l’art, le père de l’anarchisme français offre la possibilité de faire la révolution ici et maintenant, sans qu’aucune goute de sang ne soit versée. Malgré toutes ces idées fécondes, c’est hélas le rapport à l’État de la pensée libertaire qui demeure problématique.

Le rapport à l’État, l’impensé de la gauche libertaire

Chomsky avoue sa préférence pour les anarchistes espagnols qui, durant la guerre civile, ont dû lutter à la fois contre les franquistes et les communistes, dans la perspective de construire une alternative politique fédéraliste et anti-étatiste. L’anarchiste américain critique les partis politiques, défend l’autogestion et estime qu’il n’y a nul besoin d’un homme providentiel. Le peuple peut très bien choisir ses représentants et les démettre de leur fonction s’ils manquent à leur devoir. Dans une logique jacobine, Zizek estime que lutter hors de l’État revient à donner le pouvoir à l’ennemi. L’émancipation passe par des politiques d’État. On touche là à l’une des contradictions de la pensée de Chomsky puisque l’État serait illégitime d’une part, mais dans le même temps nécessaire pour résister à la mondialisation et à la spéculation de la finance internationale. Au-delà du seul cas de Chomsky, c’est, semble-t-il le trou noir de la pensée anarchiste, même si Proudhon a évolué au XIXe siècle. S’il dénonce l’État, dans Qu’est-ce que la propriété?, il s’agit en réalité de l’État capitaliste, complice de l’exploitation des ouvriers par les capitalistes qui ne rétribuent pas la force de travail collective. En revanche, Proudhon défend un État qui garantisse la fédération, la coopération et la mutualisation, dans le cadre d’un gouvernement contractuel. A l’heure actuelle, on peut de toute manière admette que la question n’est pas pour ou contre l’État, en tant que tel, mais comment utilise-t-on l’État et au service de quels intérêts ?

« Parfois, le peuple ne sait pas où sont ses propres intérêts. De plus il n’est pas toujours sûr qu’il veuille décider ». Quand Zizek et Badiou semblent vouloir le bien du peuple malgré lui, Chomsky rejette totalement l’idée d’avant-gardes. Il estime, en s’appuyant sur le mouvement Occupy Wall Street et des 99% aux Etats-Unis, que la résistance au capitalisme ne viendra que du peuple.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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