Frédéric Lordon pour une sortie de l’euro

L’économiste critique Frédéric Lordon vient de se rallier à l’idée d’une sortie de l’euro et au passage à une monnaie commune[1]. Cette prise de position s’inscrit dans un contexte d’évolution de la gauche de gauche au sujet de l’Europe, de la monnaie unique, du protectionnisme et des mesures unilatérales au niveau national pour rompre avec le cadre européen[2].

Dans plusieurs pays européens, les choses sont en train de bouger, notamment depuis l’affaire de Chypre : le ralliement du parti communiste chypriote, l’AKEL, à l’idée d’une sortie de l’euro, en Allemagne, le renoncement d’Oskar Lafontaine, fondateur de Die Linke, à l’idée de la monnaie unique[3], en France, la parution de l’ouvrage dirigé par Cédric Durand, En finir avec l’Europe[4], en Espagne, la circulation d’un manifeste intitulé « Salir del euro », au Portugal, enfin, le succès du livre Porque devemos sair do euro [5].

Une monnaie unique constitutionnellement allemande

Après avoir cru en la possibilité de transformer le rôle de la BCE, Frédéric Lordon prend désormais acte de l’impossibilité de faire fonctionner différemment la monnaie unique sans se plier aux conditions de l’Allemagne. D’après lui, l’euro est constitutionnellement allemand et ce n’est pas l’éventualité d’une arrivée du SPD au pouvoir qui changerait quelque chose aux dogmes de la monnaie unique, à savoir l’indépendance de la BCE, la lutte contre l’inflation et l’orthodoxie budgétaire. Ce consensus, qui traverse l’ensemble du spectre politique allemand, renvoie à un invariant culturel, un « esprit des institutions » spécifique à l’Allemagne, remontant au traumatisme de l’hyperinflation de 1923. Il livre une réponse catégorique à tous ceux, socialistes français en tête, qui nous expliquent qu’il faut patienter et que les Allemands sont en train d’évoluer sur ces questions. « S’il faut attendre le temps long de la tectonique des plaques symboliques et que le corps social allemand fasse gentiment son chemin pour réviser ses vues monétaires, alors la réponse est non. Des peuples crèvent en Europe et le temps de la patience est terminé ».

Monnaie commune et dévaluation, des remèdes aux écarts de compétitivité.

Frédéric Lordon brise le tabou à gauche d’un retour aux monnaies nationales, même si sa préférence semble aller à la monnaie commune, défendue également par Jacques Sapir[6]. Cette option permet de conserver l’euro pour les transactions avec le reste du monde, et de permettre aux différents pays de retrouver leur souveraineté monétaire en interne pour ajuster leurs taux de change. Si l’Allemagne accepte de s’y joindre tant mieux, sinon tant pis, il faudra faire sans elle. Fondamentalement, la monnaie commune implique de détruire la construction européenne actuelle pour la rebâtir sur des bases saines, celles de la souveraineté des nations, lesquelles retrouveraient leur liberté en matière de politique économique. Elle offrirait l’avantage aux différents pays de pouvoir dévaluer leurs monnaies nationales respectives retrouvées, tout en évitant l’instabilité d’un système de monnaies nationales séparées. En l’absence de transferts budgétaires massifs, – que l’on ne peut pas imposer de manière autoritaire à des peuples souverains – la dévaluation apparaît comme la seule solution aux écarts de compétitivité entre les pays du nord et du sud de l’Europe.


[1] Frédéric Lordon, «Pour une monnaie commune sans l’Allemagne » : http://blog.mondediplo.net/2013-05-25-Pour-une-monnaie-commune-sans-l-Allemagne-ou-avec

[2] Bernard Cassen, « La gauche de gauche va-t-elle enfin sortir du conformisme ? », Medelu, 31 mai 2013 : http://www.medelu.org/La-gauche-de-gauche-va-t-elle

[3] Oskar Lafontaine, « Pour un nouveau système monétaire européen », Medelu, le 6 mai 2013 : http://www.medelu.org/Nous-avons-de-nouveau-besoin-d-un

[4] Cédric Durand (dir.), En finir avec l’Europe, La Fabrique éditions, 2013.

[5] João Ferreira do Amaral, Porque devemos sair do euro, 2013

[6] Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, Seuil, 2012.


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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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