La gauche, la nation et l’extrême droite

lordon-spinoza-marxDans un article publié sur son blog, Frédéric Lordon s’attache à penser la question de la nation et de la souveraineté à gauche. Son texte attaque en particulier l’internationalisme abstrait d’une certaine gauche qui, par peur d’être associée à l’extrême droite, refuse toute mesure unilatérale prise à partir du cadre national. « Comme on sait, sous couleur de ne pas donner prise aux accusations de « repli national », elle a laissé tomber, de fait, toute idée de mettre quelque entrave au libre-échange puisque toute restriction à la libre-circulation des conteneurs est une offense égoïste face aux peuples des pays exportateurs ». Cette hantise du « repli national » traduit, en réalité, un refus de sortir du carcan néolibéral tel qu’il s’organise à l’échelle européenne. Combattre l’internationalisme libre-échangiste implique de réhabiliter le principe de souveraineté et concevoir qu’il n’existe, pour le moment, que dans le cadre national.

Souverainisme de droite et souverainisme de gauche.

Après avoir rappelé que la souveraineté était la maîtrise par une communauté de son propre destin, Frédéric Lordon souligne que le refus de la nation correspond à un internationalisme politiquement vide «puisqu’on en n’indique jamais les conditions concrètes de la délibération collective ». Il en vient à distinguer un souverainisme de gauche, qui renverrait à la souveraineté du peuple, et un souverainisme de droite qui ne s’incarnerait que dans la figure de l’homme providentiel ou dans celle des experts. « Le souverainisme de droite n’est donc rien d’autre que le désir d’une restauration (légitime) des moyens de gouverner mais exclusivement rendus à des gouvernants qualifiés en lesquels « la nation » est invitée à se reconnaître et à s’abandonner. Le souverainisme de gauche est l’autre nom de la démocratie – mais enfin comprise en un sens un tant soit peu exigeant ». Cette distinction est récusée par Jacques Sapir, pour qui la gauche et la droite ne sauraient s’affronter sur la vision de la souveraineté mais uniquement sur la conception de la nation. On le voit, l’idée est de se réapproprier des thèmes qui ont été abandonnés à l’extrême droite depuis une trentaine d’années.

Combattre l’instrumentalisation de l’immigration par le patronat.

Après un rappel du tête à queue idéologique réalisé par le parti des le Pen sur son rapport à l’Etat, Frédéric Lordon souligne que la crise permet au FN de couler « ses obsessions xénophobes de toujours dans une critique du néolibéralisme de fraiche date ». Dans un article de Marianne, Jacques Sapir mettait en évidence les conséquences néfastes de la « préférence nationale », chère au FN, si elle DEBAT : "FAUT IL AVOIR PEUR DE LA MONDIALISATION ?"était appliquée. L’idée de renchérir le coût du travail pesant sur les travailleurs étrangers légaux, alors que les emplois de ces derniers ne pourraient être occupés immédiatement par des travailleurs français, entraînera une explosion du travail clandestin. Pour faire face à ce renchérissement du coût du travail, les entreprises seraient immédiatement conduites à faire passer les travailleurs légaux en situation de clandestinité pour ne plus payer aucune charge, ce qui entraînerait un coût considérable pour l’État.

Ces mesures tendraient également à remplacer les travailleurs français par des travailleurs clandestins ou, du moins, à imposer aux premiers les mêmes conditions que celles imposées aux seconds. Le renforcement de la concurrence entre clandestins et travailleurs légaux rendrait plus difficile l’activité syndicale et le recours à la grève pour la défense des droits des travailleurs. Dans la pratique, l’alignement des conditions de travail et de rémunération des travailleurs légaux sur celle des clandestins se traduirait par une baisse des salaires des travailleurs français. Pour faire face à l’instrumentalisation de l’immigration irrégulière par le patronat et à la pression sur les salaires, Frédéric Lordon estime que c’est par la régularisation que l’on mettra fin à la clandestinité et à la concurrence interne entre clandestins et travailleurs légaux.

L’immigration est-elle la cause du chômage ?

Le Front national a répandu pendant trente ans l’idée que les étrangers prenaient le travail des Français et qu’ils constituaient la cause principale du chômage. Du point de vue de l’extrême droite, si la population augmente, le chômage doit progresser également puisqu’il y a plus de gens pour un même nombre d’emplois. Cet argument, qui n’en est pas un, constitue le comble pour un parti qui se dit keynésien. Il faut rappeler ici qu’entre 1945 et 1975, pendant les Trente Glorieuses, la forte augmentation de la population salariée, n’a pas empêché le plein emploi, le patronat ayant même dû aller recruter en Afrique du nord. En réalité, la croissance démographique soutient l’emploi puisque « l’afflux de nouveaux salariés employés injecte plus de revenus dans l’économie, donc plus de consommation, plus de demande et plus d’emplois ». Les causes structurelles du chômage reposent moins sur l’immigration que sur la mise en place, dans les années 1980, d’un régime d’accumulation néolibéral, qu’il s’agisse de la chute des projets d’investissement liée au relèvement des exigences de rentabilité du capital, des délocalisations et pertes d’emplois liées au libre-échange ou de l’application de politiques d’austérité en période de crise.

Le Front national est, pour Frédéric Lordon, un « invertébré idéologique » quand il s’agit d’économie, puisque il n’a d’autre boussole que l’opportunisme. L’extrême droite ne propose qu’un rêve de réconciliation nationale autour d’un ordre social dominé par le capital, visant à dépasser les conflits de classe, comme l’histoire nous l’a montrée. Le rôle que jouent en matière d’exil fiscal des proches du Front national, comme Philippe Péninque, est là pour nous le rappeler.

Réhabiliter la nation face au FN

S’il est évident que l’abandon de toute régulation des flux de population est une aberration indéfendable, les travailleurs immigrés réguliers et régularisés qui le souhaitent ont pleinement vocation à être intégrés dans la nationalité française. Pour réhabiliter une vision de gauche de la nation, une conception ouverte, fondée sur la citoyenneté et le droit du sol, Frédéric Lordon propose de définir l’appartenance nationale par le consentement à l’impôt. Dans ces conditions, Mamadou et Mohamed qui travaillent à l’atelier et paient leurs impôts seraient davantage français que les Bernard Arnault, Cahuzac, Johnny ou Depardieu qui se baladent « comme dans un self-service à passeports ». On voit que s’il est urgent pour la gauche de se réapproprier l’idée de nation, celle ci-ne repose pas sur des bases ethniques mais accueille en son sein tous ceux qui viennent la faire vivre par leur travail et leur énergie dans le respect de ses lois à la formation desquels ils contribuent.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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