Les mythes de la mondialisation heureuse

Dans son livre, la Démondialisation, paru en 2011, Jacques Sapir tente de démythifier la mondialisation, en remettant en cause les idées reçues sur le phénomène. Il met en évidence la manière dont la mondialisation a été organisée par les dirigeants politiques, à travers la mise en place du libre-échange et la dérèglementation financière à partir des années 1970. L’une des idées du livre est de montrer que la mondialisation n’est pas source de développement économique et que le libre-échange est loin de fonctionner sur le mode de la réciprocité. « La globalisation ne donne des résultats que dans la mesure où l’on ne joue pas son jeu mais ou d’autres acceptent de le faire ». En outre, elle ne fait pas disparaître les nations puisque les quelques pays qui s’en sortent parmi les émergents sont ceux qui développent des stratégies nationales appuyées par l’État. « Aussi, loin de conduire au dépassement de la nation, la globalisation s’avère être le nouveau cadre de l’expression de politiques nationales qui engendrent soit des effets de domination et de destruction des cadres nationaux au profit de nations plus fortes, soit des phénomènes de réactions et de développement national ». Cette note est consacrée à déconstruire les mythes et les légendes sur la mondialisation.

1. L’ouverture aux échanges n’est pas source de croissance économique. L’idée que l’ouverture aux échanges commerciaux a fait exploser la croissance économique repose sur une illusion statistique. De fait, un grand nombre d’échanges qui relevaient du commerce intérieur se sont retrouvés artificiellement comptabilisés dans le commerce mondial. Pour les pays en développement, le choix du protectionnisme, associé à de réelles politiques nationales de développement et d’industrialisation, s’est traduit par des taux de croissance supérieurs aux pays qui n’avaient pas fait ce choix.

2. Le PIB d’un pays peut très bien progresser, sans que sa richesse réelle augmente. Prenons un pays d’Afrique, qui produisait du riz dans un cadre familial et autoconsommé, et que des experts du FMI ou de la Banque mondiale incitent à se spécialiser dans l’exportation de riz, dans un cadre marchand. Dès lors que ce riz est vendu sur le marché mondial, son surplus entraîne une baisse de ce produit. Cependant, l’apparition d’une nouvelle demande sur le marché mondial du riz conduira à une hausse des cours du riz. « Autrement dit, la capacité d’achat en riz d’une même quantité de biens exportable va baisser ». Si le PIB de ce malheureux pays a bien augmenté en raison de l’augmentation de la production du bien exportable, la richesse réelle va baisser. Par ailleurs, au lieu de permettre aux paysans de maîtriser l’ensemble du processus de production, les réformes libérales qu’on leur impose dépossèdent les producteurs directs au profit des intermédiaires de marché, qui peuvent être situés dans un pays étranger.

Dans les pays développés, une partie de la consommation des ménages réalisée auparavant dans la sphère domestique a été transférée dans la sphère marchande : multiplication des services, des tickets restaurants. De même, depuis les années 1980-1990, le recours à la sous-traitance a fait artificiellement progresser le PIB car « les activités qui étaient précédemment réalisées dans l’entreprise n’étaient pas comptabilisées comme achat et vente[1] ».

3. Les coûts écologiques de la mondialisation. Le libre-échange permet la circulation de déchets en provenance des pays industrialisés et leur rachat par des entreprises installées dans les pays pauvres, comme l’Inde et le Bangladesh. Or l’activité de retraitement de ces déchets a des conséquences dramatiques sur les populations des régions où sont situées ces firmes : l’absence de protection de ce retraitement menace la santé des travailleurs, tandis que les écoulements de résidus toxiques menacent les nappes phréatiques. Un autre problème est le remplacement de la forêt primaire par la plantation de palmiers à huile, qui sont utilisés pour fabriquer des biocarburants ou produire des huiles destinées aux cosmétiques ou aux produits alimentaires consommés dans les pays du Nord. Or ces cultures épuisent les sols, exproprient les populations locales et les condamnent à fuir les campagnes pour les villes.

4. À qui profite la mondialisation ? Pour justifier le libre-échange, les grandes institutions internationales ont chiffré les bénéfices qu’apporterait la libéralisation du commerce et annoncé un gain de 832 milliards de dollars dont 539 uniquement pour les pays en développement. « Plus généralement, ces chiffres ont servi à justifier l’idée que le libre-échange était un partage d’un « gâteau » mondial et qu’il fallait désormais que, par esprit de justice, nous laissions une place plus grande à ces pays, quitte à accepter une moindre croissance, voire une baisse de notre niveau de vie. Cette argumentation a été le pendant « à gauche » de l’argumentaire sur la contrainte extérieure et la nécessité de maintenir nos marges de compétitivité qui était celui de la droite depuis le début des années 1970. On a ainsi pu entendre des dirigeants socialistes français prétendre que le libre-échange était la forme que prenait l’internationalisme aujourd’hui ».

En réalité, sur les 800 milliards annoncés, les gains de libéralisation s’abaisseront à seulement 290 dont 90 seulement pour les pays en voie de développement. Or, à l’exception de la Chine, aucun pays en développement n’a profité de la mondialisation. En Asie du Sud et en Inde, le nombre de pauvre n’a pas baissé depuis les années 1980, et en Afrique subsaharienne, il a progressé de 83% en vingt-cinq ans[2].

Par ailleurs, pour calculer les bénéfices de l’ouverture aux échanges de manière honnête, il faudrait tenir compte des coûts de la libéralisation. Jacques Sapir relève, à juste titre, que le désarmement douanier s’est traduit par une baisse des recettes fiscales, à hauteur de 64 milliards de dollars. Or ces recettes financent les dépenses publiques, en particulier dans les domaines de l’éducation, de la recherche, de la santé et des infrastructures, qui ont un effet important sur la croissance de l’économie.

– Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011.


[1] En réalité, le but de la sous-traitance était, sous prétexte de mise en concurrence, de démanteler les normes sociales, en modifiant les statuts et conventions collectives qui protégeaient les travailleurs.

[2] «Idée reçue : la mondialisation aide à sortir de la pauvreté», L’Express, 1er janvier 2010 http://lexpansion.lexpress.fr/economie/la-mondialisation-aide-a-sortir-de-la-pauvrete_214649.html

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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