Les yeux grands fermés

« Quelle que soit la réalité, il faut vanter les mérites de l’immigration, se féliciter de ses apports multiples et de l’enrichissement qu’elle suscite[1] ». Tel est le constat que dresse Michèle Tribalat quant au débat médiatique au sujet de l’immigration en France. Toute personne qui douterait ou contesterait les vertus de l’immigration se voit accuser de faire le jeu du FN et de l’extrême droite. Dans son livre Les Yeux grands fermés, paru en 2010, la chercheuse dénonce le politiquement correct et le choix de l’ignorance, en dressant un tableau de la situation de l’immigration en France, dégagé des a priori idéologiques.

Une immigration familiale depuis les années 1990 et un autoengendrement des flux

En étudiant le nombre d’entrées, Michèle Tribalat met en évidence la forte progression de l’immigration étrangère depuis le milieu des années 1990. Le nombre d’entrées est passé de 106 000 en 1997 à 215 000 en 2003, pour ensuite baisser et atteindre le chiffre de 193 000 en 2007. Ces étrangers sont issus en majorité du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et de plus en plus d’Asie. Cette progression de l’immigration étrangère repose sur un accroissement des flux familiaux. Il convient toutefois de de distinguer les étrangers entrés au titre du regroupement familial, qui représentaient en 2007 15% des entrées, ceux entrés au titre de liens personnels et familiaux, hors regroupement familial et les étrangers ayant bénéficié de la protection humanitaire.  Il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour constater que, même si l’ampleur des flux correspond plus ou moins au niveau des années 1970, les causes de l’immigration sont très différentes. L’immigration étrangère actuelle est essentiellement une immigration familiale.

La vie en couple permet à un étranger d’entrer légalement ou de légaliser sa situation en France, notamment à travers le mariage. Environ 50% des mariages dits mixtes d’après la nationalité des époux sont à l’origine de flux d’immigration de conjoints de Français. Le plus préoccupant est que les étrangers utilisent moins le mariage avec un ou une Française pour s’intégrer que pour régulariser leur situation. La chercheuse souligne la tendance de ces flux familiaux à s’autoengendrer, à travers les migration d’enfants qui, une fois adultes peuvent susciter un flux de regroupement familial en épousant un ou une compatriote de leurs parents. Aussi, 63% des demandeurs turcs de regroupement familial en 1993-2005 étaient enfants au moment de leur arrivée en France.

Quels impacts de l’immigration sur la démographie française et sur l’économie ?

D’aucuns mettent en avant l’idée que l’immigration permettrait de combler le vieillissement de la population. Si Michèle Tribalat reconnaît que, dans les années 1980, l’immigration a eu tendance à rajeunir la pyramide des âges, elle estime que la chute de la population n’est pas un désastre en soi. Si la population diminue en raison d’une baisse de la natalité, ce peut être inquiétant pour la taille de la population active dans les décennies qui suivent et les effets du vieillissement. Si elle diminue en raison d’une mortalité naturelle touchant les grands âges, elle allège la charge des inactifs qui pèse sur les actifs et soulage ainsi les comptes publics ». Pour elle, l’immigration ne sera jamais suffisante pour réduire le chômage de manière significative. L’amélioration de l’emploi passe moins par une immigration même massive, que par des réformes visant à maintenir sur le marché du travail des personnes qui en sortent trop tôt ou d’en faire venir d’autres qui ont du mal à y entrer. Par ailleurs, l’immigration ne contribue pas à l’assainissement des finances publiques car le gros de l’immigration est peu qualifié. Or plus l’immigré est qualifié, plus il paie de taxes. Seuls les immigrés qualifiés peuvent plus ou moins contribuer à l’allègement des finances publiques mais pas à très long terme puisque plus ils sont qualifiés, plus leurs pensions de retraites seront élevées.

Concernant l’impact de l’immigration sur l’économie, Michèle Tribalat soutient, en s’appuyant sur l’économiste néolibéral Milton Friedman, qu’il est impossible de concilier la liberté totale de circulation des migrants avec la défense de l’État social. La libre-circulation permet d’exercer une pression sur les salaires des nationaux, qui s’accompagne en Grande-Bretagne d’une tendance des employeurs à prendre des libertés avec l’application du salaire minimum, particulièrement pour les nouveaux immigrants peu au courant de leurs droits. Certains migrants se déclassent également pour travailler, en acceptant des salaires plus faibles, à l’image des populations issues des nouveaux entrants dans l’UE et tout particulièrement des Polonais. Mais les immigrés n’occupent-ils pas les emplois dont les natifs ne veulent pas ?  Si Michèle Tribalat admet l’existence de pénuries de main d’œuvre dans certains secteurs, elle souligne que le recours à l’immigration n’est pas la seule façon d’y remédier. Tant qu’une main d’œuvre immigrée bon marché reste disponible, les cultivateurs n’auraient pas intérêt à investir pour mécaniser leurs récoltes. En revanche, «si la main d’œuvre immigrée peu qualifiée venait à baisser substantiellement, ces cultivateurs investiraient alors dans des machines sur lesquelles des natifs mieux payés travailleraient ». L’absence de tensions sur le marché du travail conduirait également à un gel des salaires en raison de l’augmentation du nombre de demandeurs d’emplois.

Quelques critiques néanmoins. Si Michèle Tribalat est sans aucun doute une bonne démographe ses références économiques peuvent être critiquées. Le rapport de Gilles Saint Paul, sur lequel elle s’appuie sans arrêt, est truffé d’expression témoignant d’une vision strictement néolibérale de l’économie qui défend la politique de l’offre. L’immigration n’est pas tant critiquée pour son effet de modération salariale mais parce qu’elle permettrait d’éviter de remettre en cause les « rigidités du marché du travail ». Le pompon arrive en conclusion quand on apprend qu’il faut « se méfier d’une gestion étatique pointilleuse et étriquée du marché du travail qui a tendance à accroître les vices français ». Michèle Tribalat s’opposerait-elle au libéralisme que lorsqu’il s’agit d’immigration ?

Concentration des jeunes d’origine étrangère et ségrégation en France

En comparant la situation de la fin des années 1960 avec la période actuelle, Michèle Tribalat met en évidence la concentration ethnique des jeunes d’origine étrangère sur le territoire français. La proportion de jeunes d’origine étrangère est passée de 11,5% en 1968 à 18% en 2005. A la fin des années 1960, les étrangers, essentiellement d’origine espagnole, italienne et maghrébine, étaient concentrés dans le sud de la France et le Nord-Est. Depuis les années 2000, c’est l’Ile de France qui accueille l’essentiel de l’immigration étrangère avec des chiffres qui atteignent 57% pour la Seine-Saint-Denis Dans le même département, un jeune sur cinq est désormais d’origine maghrébine. Le fait que des populations étrangères deviennent majoritaires dans certains départements peut poser de lourds problèmes pour l’assimilation. En région parisienne, dans les villes de Clichy-sous-Bois, Aubervilliers et la Courneuve, les trois quarts de la jeunesse sont d’origine étrangère, alors que ce chiffre ne dépassait pas 20% dans les années 1960. Outre l’Ile de France, l’immigration étrangère s’est déplacée vers l’Ouest de la France, alors que ces régions connaissaient autrefois peu d’immigrés. A Angers, la proportion de jeunes d’origine étrangère est passée de 3% à 16% ; Blois compte désormais la même proportion d’étrangers que le 10e arrondissement de Paris.

De plus en plus de natifs quittent les lieux où la concentration en population étrangère devient trop importante à leurs yeux. En Ile de France, la poursuite continue de flux d’immigration importants a tendance à renforcer l’entre soi, l’isolement par rapport aux natifs et à mettre à mal le processus d’assimilation. Les processus de voisinage ne se font plus entre migrants et Français mais entre nouveaux arrivés et anciens migrants, d’où des phénomènes de ségrégation. Dans le 18e arrondissement de Paris, 60% des voisins des jeunes d’origines maghrébine, subsaharienne ou turque, sont de la même origine qu’eux. Ces jeunes ont deux fois moins de chance de croiser des enfants d’origine française. Cette ségrégation ethnique se double d’une ségrégation sociale. A Clichy-sous-Bois, seuls 8% des jeunes d’origine algérienne ont l’occasion de croiser des enfants de cadre ou professions intermédiaires. Michèle Tribalat souligne que « quitte à avoir des voisins de niveau social inférieur, on peut préférer ceux d’origine française ». Aussi, les jeunes d’origine africaine ou turque font les frais de ces stratégies d’évitement car ils conjuguent faible niveau social et absence de voisins d’origine française, qui leur permettraient de s’assimiler.


[1] Michèle Tribalat, Les Yeux grands fermés, Editions Denoël, 2010

Publicités

A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
Cet article a été publié dans Compte-rendus de livres, Nation et République. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s