L’Europe sortie de l’histoire? (Introduction)

A la veille de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, Jean-Pierre Chevènement pose, dans son dernier livre, la question de savoir si l’Europe est sortie de l’histoire. A travers une relecture de l’histoire de l’Europe et du rapport de l’Europe au monde, il met en perspective la mondialisation actuelle, à celle qui s’était développée sous hégémonie britannique entre 1860 et 1914. En préalable, le Che s’efforce d’anticiper les manipulations historiques qui ne manqueront pas, d’après lui, de survenir à l’occasion de la commémoration de la Grande Guerre.

Prévenir les manipulations historiques.

La commémoration de la guerre risque d’être instrumentalisée pour justifier les choix européens actuels « Au nom du « plus jamais ça », il ne s’agira rien de moins pour elles [les classes dirigeantes] que de justifier la mise en congé de la démocratie qui vit encore dans les nations, au prétexte cent fois ressassé de sauver l’Europe de ses démons ». Utiliser la mémoire des poilus pour justifier le grand saut fédéral postdémocratique, tel semble être l’arrière-pensée des dirigeants européens qui s’efforceront une nouvelle fois de diaboliser les nations. On peut imaginer qu’au nom de la réconciliation franco-allemande, il s’agira de gommer les responsabilités dans le déclenchement de la guerre. Or, Jean-Pierre Chevènement rappelle que ce sont les dirigeants allemands qui, influencés par le pangermanisme, ont pris la responsabilité politique du conflit, en lançant une guerre préventive contre la Russie et la France. S’il rappelle la responsabilité des dirigeants allemands, il prend soin de souligner que « dans leur immense majorité, les peuples, en 1914, souhaitaient la paix». A ses yeux, les nations en tant que telles ne peuvent être accusées d’être à l’origine de la Première Guerre mondiale.

Un rappel de l’histoire.

Parce que l’histoire s’écrit au présent, il semble important d’insister sur des aspects qui, à l’heure de la construction européenne et de la domination américaine, entrent dans l’oubli. Les tenants du « plus jamais ça », ne manqueront pas de rappeler l’intervention des États-Unis en 1917, décisive, il est vrai, dans le succès des Alliés. Mais bien avant l’intervention des Américains, les Russes ont joué un grand rôle, en soulageant la résistance du front français. Il faut rappeler que les offensives russes ont contribué, en éloignant plusieurs divisions allemandes, à la victoire de la Marne en septembre 1914 et permis de sauver Paris. L’armée française elle-même a joué un grand rôle dans le renversement final du cours du conflit : la résistance des poilus lors de la seconde bataille de la Marne a brisé l’élan des troupes allemandes. Il convient également de souligner le rôle ambigu des Américains à la fin de la guerre. Lors de la signature de traité de Versailles de 1919, Clémenceau bénéficie dans un premier temps, à travers l’accord de Wilson, du soutien des États-Unis. Ce n’est qu’à partir de la mort de Wilson, en septembre 1919, que le sénat américain rejette le traité de Versailles et prend la décision de signer une paix séparée avec l’Allemagne. Le traité était-il trop sévère ? Joschka Fischer, ancien ministre allemand des Affaires étrangères estime que le traité de Versailles était trop doux pour parvenir à briser « la puissance du militarisme prusso-allemand ».

La question de l’hégémonie

« Quelles sort la seconde mondialisation, effectuée depuis 1945 sous l’égide américaine, réserve-t-elle à l’Europe dans un monde que domineront de plus en plus les États-Unis et la Chine ? » s’interroge Jean-Pierre Chevènement. La mondialisation s’est faite sous domination britannique au XIXe siècle, avant de passer sous hégémonie américaine au XXe siècle. Le marché ne fonctionne que si le politique est assez fort pour en fixer le cadre et en faire respecter les règles. C’est ainsi que l’Angleterre, au XVIIe siècle, a déclassé les Pays-Bas et anéanti les prétentions hégémoniques de l’Espagne et de la France. Aujourd’hui, les pays émergents, à l’instar de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, aspirent à reprendre leur rang à l’échelle du monde et les Européens font les frais de cette recomposition des rapports de force internationaux. La crise que connaît l’Europe l’oblige à repenser fondamentalement la manière dont-elle s’est construite et à remettre en cause les choix effectués par ses dirigeants depuis des décennies.

1914, la matrice de la construction européenne actuelle.

La domination qu’exerçaient les nations européennes sur le reste du monde depuis les Grandes Découvertes a pris fin avec les deux guerres mondiales. L’horreur des tranchées pendant la Première Guerre mondiale a donné lieu à un internationalisme qui prit tantôt la forme du rejet de l’impérialisme par les bolchéviques, tantôt celle du pacifisme idéaliste et cosmopolite. Cette conception de l’internationalisme a littéralement fait disparaître le concept de « nation politique », chère aux républicains d’avant 1914. Après avoir évoqué l’émergence des différents projets européens au lendemain de la guerre, Jean-Pierre Chevènement souligne à quel point la construction européenne s’est réalisée, dès les origines, dans la dépendance aux États-Unis. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Jean Monnet a souhaité faire litière des souverainetés nationales, notamment celle de la France que le général de Gaulle avait rétablie. La France constituait de fait, à cette époque, le seul véritable obstacle à son projet européiste de dépassement des nations. La méthode de Jean Monnet a bien consisté en un « despotisme éclairé », qui s’est poursuivi au nom de l’Europe : une Commission et une BCE indépendantes, auxquelles s’est ajoutée ensuite une Cour de justice qui établit la supériorité du droit européen sur le droit national. A propos de l’idée saugrenue d’un ministre des Finances européen, Jean-Pierre Chevènement explique que, si les peuples ne protestent pas, elle clôturera l’ère de la démocratie ouverte en 1789.

Renouer avec la nation

Il se livre ensuite à une défense de la nation dans sa conception républicaine, que tous les militants du PS et du Front de gauche devraient méditer. La nation, qui n’a rien à voir avec le nationalisme, est le cadre naturel de la démocratie et le lieu privilégié de la solidarité. Quand la nation s’efface, la démocratie et l’esprit de responsabilité se perdent et surviennent le désintérêt pour la politique, la montée de l’abstention et l’incivisme. La méconnaissance de ce qu’est la nation conduit à la mort de la démocratie car on ne peut créer par décret « une nation européenne », là où il faudrait des siècles. Il s’agit plutôt de travailler au rapprochement des nations et reconstruire, à partir d’elles, une volonté politique européenne.

L’échec de l’euro est l’illustration même de cette méconnaissance de ce qu’est une nation. La monnaie unique a été la réponse idéologique à la réunification allemande. L’idée était qu’en prenant à l’Allemagne son mark, on allait limiter l’influence du géant allemand réunifié. C’est bien évidemment le contraire qui s’est produit car une monnaie va avec une économie et une culture spécifique. La monnaie unique a été conçue comme le moyen de faire advenir une nation européenne, dans une logique fédérale non avouée. Les nations européennes sont à l’heure actuelle de quasis protectorats américains. Au motif de dépasser les antagonismes nationaux, la France a accepté de multiples abandons de souveraineté qui consacrent son impuissance.

On l’aura compris, pour Jean-Pierre Chevènement, l’Europe repose sur la diversité de ses nations, comme son histoire en témoigne. « Chacune a apporté quelque chose d’unique au patrimoine de l’humanité : la Renaissance italienne, les rêves de découvertes des navigateurs portugais, la splendeur hispanique, la peinture flamande, le parlementarisme britannique, les Lumières et la Révolution française, la musique et la philosophie allemande, le roman russe, etc. » L’Europe doit retrouver confiance en ses nations pour sortir de son déclin, renouer avec la démocratie et donc avec le politique. Affirmer que l’histoire des nations continue c’est leur donner la possibilité de construire ensemble un avenir commun.

– Jean-Pierre Chevènement, L’Europe sortie de l’histoire ?, Fayard, 2013

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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