L’illusion économique

Dans un livre paru en 1998, Emmanuel Todd s’efforce d’analyser les causes de la stagnation des sociétés développées. Quinze ans après, dans un contexte de crise de la mondialisation, du libre-échange et de la monnaie unique européenne, son livre reste plus que jamais d’actualité pour comprendre l’effondrement actuel. La mondialisation constitue, pour Todd, une « illusion économique [1] » . Si la libre-circulation des marchandises, du capital et des hommes, la baisse des revenus des travailleurs qualifiés puis non qualifiés et l’accroissement des inégalités sont bel et bien des réalités, c’est moins l’économie qui constitue le moteur de l’histoire que les données d’ordre culturel.

La permanence des valeurs anthropologiques dans la mondialisation

A travers l’observation des sociétés paysannes préindustrielles, Emmanuel Todd explique la trajectoire des différents pays développés dans la mondialisation par la permanence de valeurs anthropologiques qui déterminent un certain rapport à l’égalité, à l’autorité, à l’individualisme. « Au-delà des abstractions, il existe bien plusieurs types de sociétés capitalistes, dont les principes mêmes peuvent être saisis par une analyse des fondements anthropologiques de chacune de nations. Partout, un système de valeurs et de mœurs hérités des temps fondateurs définit la forme concrète du capitalisme ». L’inquiétude de la société française s’explique par la contradiction entre la logique de montée des inégalités propre à la mondialisation et les valeurs égalitaires des Français. De même, le retour de la Russie ne peut se comprendre sans avoir à l’esprit les valeurs communautaires et autoritaires de la famille russe.

Le rejet de la nation par les classes dirigeantes françaises

Emmanuel Todd considère que l’adaptation de la France à la mondialisation a été rendue possible par un affaiblissement de l’idée d’égalité, qui trouve son origine dans le déclin des idéologies et des croyances religieuses. L’effondrement des idéologies, des croyances religieuses, de la conscience de classe, du rapport à l’État et du sentiment national aurait anéanti toute capacité d’action collective. Le rejet de la nation peut s’expliquer par une perte de confiance des classes dirigeantes lié au vieillissement démographique mais également à des facteurs de longue durée, comme le traumatisme de la défaite de 1940 et la perte de l’empire colonial vécu comme un déshonneur. Ce rejet de l’idée nationale s’est retrouvé chez des forces politiques a priori opposées : la droite libérale et la gauche sociale-démocrate, surtout depuis la conversion de cette dernière à l’idée européenne. « Ultralibéralisme et européisme, apparues dans les années 1980 pour dominer l’imagination des strates supérieures des sociétés occidentales ont en commun de nier l’existence des nations et de ne plus définir des entités collectives vraisemblables ». Todd associe l’européisme, le mondialisme, la décentralisation et le multiculturalisme dans un large mouvement idéologique qui rejette la nation et affaiblit par-là l’idée d’égalité. « Le rejet de la nation s’exprime ici « vers le haut » par un désir de la dissoudre dans des entités d’ordre supérieur, l’Europe ou le monde ; mais il peut aussi se tourner « vers le bas », exigeant alors la fragmentation du corps social par la décentralisation géographique ou par l’enfermement des immigrés dans leurs cultures d’origine au nom du droit à la différence. » La force de son livre est de mettre en évidence, au terme d’une longue étude de l’histoire économique de la France, de l’Allemagne, des États-Unis et de la Grande-Bretagne, que c’est bien l’explosion des nations qui est à l’origine de la mondialisation. En réalité, l’affaiblissement de la valeur d’égalité entraîne un déclin de la croyance nationale, qui détermine à son tour le mouvement de mondialisation.

Un retour à la nation pour mettre fin à l’euro et au libre-échange

Une grande partie de l’ouvrage est consacré à la question du libre-échange et à la monnaie unique. En anthropologue, Todd souligne l’absurdité de l’euro qui visait à créer ex nihilo une conscience européenne par la monnaie, sans tenir compte de la diversité à la fois démographique, linguistique, anthropologique et économique de l’Europe. A travers l’adoption d’un taux de change unique pour des pays qui, compte tenu de leurs évolutions démographiques divergentes, ne pouvaient mettre en œuvre la même politique monétaire, l’euro a bien été une erreur manifeste. D’éminents économistes proposent même d’en sortir [2]. En guise d’espoir et pour mettre fin au libre-échange, le livre se termine par un appel au protectionnisme et une invitation à renouer avec l’idée de nation, dans une perspective de solidarité de classe. « Une collectivité qui pense exister, dans laquelle les individus se reconnaissent, au-delà de leurs différences de richesse, de pouvoir et de formation, comme semblables et solidaires, n’est jamais frappée par un sentiment d’impuissance économique ». Récemment, Todd militait pour une renaissance de l’idée de nation à gauche [3] afin de contester la mainmise du Front National sur ce thème [4]. Espérons qu’il sera entendu…


[1] Emmanuel Todd, L’illusion économique, Gallimard, 1998.

[2] Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, Seuil, 2012.

[3] « Emmanuel Todd : un nouvel élan au rêve français de l’homme universel », L’Humanité, le 31 mai 2013. http://www.humanite.fr/debats/emmanuel-todd-un-nouvel-elan-au-reve-francais-de-l-542698

[4] « Emmanuel Todd : le Front national est un front antinational », Libération, le 14 juillet 2011. http://www.liberation.fr/politiques/2011/07/14/le-front-national-est-un-front-antinational_749144

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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