Tuer le roman national?

Devant les attaques dirigées contre l’enseignement actuel de l’histoire, de la part des tenants du «roman national», je suis pris d’étonnement face à un certain discours qui prétend combattre une vision réactionnaire de l’histoire de France, par un vague appel à la scientificité de l’histoire. En France, l’enseignement de l’histoire a toujours entretenu un lien étroit avec l’idée républicaine et jadis, la gauche était capable d’opposer une lecture républicaine voire socialiste de l’histoire du pays. Avec le déclin des grandes idéologies, ceux que l’on continue d’appeler «intellectuels de gauche» ne semblent rien avoir à proposer en termes de récit collectif et en sont réduits à abattre ce qu’il reste du vieux récit républicain, initié par Ernest Lavisse au XIXe siècle. Il suffit de lire, les auteurs des Historiens de garde [1], les membres du collectif Aggiornamento histoire-géo [2], ou encore certains membres du CVUH comme Nicolas Offenstadt, Suzanne Citron ou Laurence Le Cock pour s’en convaincre[3] . Dans le milieu enseignant, nombreux sont pourtant ceux qui sont consternés par cette fausse alternative entre d’un côté le retour à l’enseignement de l’histoire des grands hommes, et de l’autre un relativisme absolu pour qui l’expression même d’histoire nationale semble suspecte. Il me semble qu’un récit national, critique qui laisse la place à ce qui s’est fait de positif, comme de négatif, dans l’histoire peut parfaitement se défendre. Mon sentiment est à priori partagé dans la profession. Je vous communique ici un courrier reçu via le site Aggiornamento, d’un enseignant qui s’accordait sur les dérives du discours tenu par ce collectif et auquel beaucoup de gens de gauche peuvent, à mon sens adhérer.

« Il est certain, pour reprendre les mots de Laurence de Cock, que les élèves ne deviendront pas Vercingétorix ou Napoléon (d’ailleurs, très peu y aspirent), mais il est également indéniable que la plupart ne deviendra pas non plus des Fernand Braudel et des Georges Duby… Je ne comprends pas cet acharnement envers le récit national et l’apprentissage des dates et repères. Les catégories a priori de, l’entendement, pour reprendre Kant, ne sont-elles pas le temps et l’espace ? Comment demander à un gamin de huit ans de s’intéresser à l’histoire sans lui fournir un cadre spatio-temporel ? Vous voulez mettre la charrue avant les bœufs. J’ai fait des études d’histoire et suis un passionné. Gamin, j’ai été baigné dans la lecture des ouvrages d’Alain Decaux, par des films, tels que ceux réalisés par Lorenzi (ces horribles brûlots nationalistes financés par la télévision d’Etat) que mes parents nous faisaient regarder. Je ne suis pas devenu pour autant un nationaliste identitaire, bien au contraire… C’est précisément cela qui m’a donné le goût de l’histoire, et non les nécessaires – mais néanmoins rebattues – interrogations épistémologiques sur les conditions de production de la connaissance historique. Votre appel lénifiant à affranchir l’histoire de son irréductible rôle dans la construction d’un imaginaire social (mais aussi en partie, mais pas seulement, national puisque la nation, que vous le vouliez ou non, a bien été le cadre dans lequel nous avons évolué depuis la moitié du XIXe siècle) pour en faire un champ neutre de toute « contamination » idéologique et sociale est un combat d’arrière-garde qui peine à dissimuler votre confusion politique et votre incapacité à opposer à une vision réactionnaire de l’histoire (quel commode ennemi !) autre chose qu’une ronflante et fade invocation de la scientificité de l’histoire. Vous ne comprenez donc pas que, pour critiquer un savoir, il faut déjà le connaître ? Pourquoi interdire aux enfants la possibilité d’une réflexion critique par rapport à l’histoire « événementielle » (pour dire vite) ? N’est-ce pas le chemin que nous-mêmes avons emprunté, des cours d’histoire sur les rois fainéants au CM2 à la compréhension des enjeux historiographiques lorsque nous nous sommes confrontés pour la première fois à la recherche historique ? Vous semblez totalement déconnecté de la réalité : actuellement, de nombreux bacheliers, qui n’ont pas l’intention de devenir historiens, ne savent pas situer la Révolution française. Est-ce si effrayant d’espérer que ces élèves, qui n’aspirent pas à étudier l’histoire, aient retenu quelques dates, quelques repères ? Sur le fond, pourquoi ne pas opposer au « roman national » de droite un récit de gauche, une histoire populaire (du peuple et pour le peuple ?)»

[1] William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin, Les historiens de garde. De Laurent Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national, Paris, Inculte Editions, 2013

[2] http://aggiornamento.hypotheses.org

[3] http://cvuh.blogspot.fr/ ; Nicolas Offenstadt, L’histoire bling-bling, le retour du roman national, Paris, Stock, 2009 ; Suzanne Citron, Le mythe national. L’histoire de France revisitée, Paris, Editions de l’Atelier, 2008 ;

Publicités

A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
Cet article a été publié dans Histoire et mémoire, Nation et République. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s