La violence des riches

Alors qu’il est de bon ton dans les élites politiques et médiatiques de dénoncer le populisme, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot s’attaquent, dans leur dernier livre, au « bourgeoisisme », cette tendance à taxer de populiste toute critique des politiques néolibérales au service de la finance. Après le Président des riches, paru en 2010, qui s’en prenait à l’oligarchie française sous Nicolas Sarkozy les deux sociologues, chercheurs au CNRS, s’intéressent à la violence des riches dans la France de François Hollande[1]. Ces derniers parviennent, par des moyens économiques, idéologiques, politiques et médiatiques à imposer leur domination en menant une véritable « guerre de classe » à l’échelle mondiale.

Une guerre de classe mondiale menée par les spéculateurs

Le passage, à partir de la fin des années 1970, d’un capitalisme industriel de type paternaliste à un capitalisme financier a marqué la fin d’une certaine solidarité entre patrons et salariés, qui reposait sur le respect du travail ainsi qu’un attachement à une usine et à un territoire. Désormais, le pouvoir des actionnaires et  la spéculation financière ont pris le pas sur la production réelle. Les auteurs racontent comment, devant le refus de la part des banques de soutenir l’entreprise en difficulté, l’usine Thomé-Génot de Nouzonville, dans les Ardennes, a été rachetée par un fond de pension américain qui a permis à des patrons-voyous de piller cette entreprise née au début du XXe siècle.  Ces derniers se sont appropriés le savoir-faire des travailleurs et les technologies mises au point par les ingénieurs, avant de revendre tous les actifs immobiliers et de mettre au chômage une centaine d’ouvriers du jour au lendemain. Les responsables ont ensuite fui aux États-Unis. Voilà où mène ce capitalisme financier au sein duquel le salarié n’est plus qu’un coût pour les actionnaires et les spéculateurs. La fermeture de l’usine PSA à Aulnay ou le dépeçage de GDF-Suez, avec la complicité des pouvoirs publics, répondent à cette même logique.

Une fraude fiscale massive impunie

Pour échapper à l’impôt et s’exonérer de leur contribution à la solidarité nationale, les riches n’hésitent pas à placer leur argent dans des paradis fiscaux, signe qu’ils ne conçoivent plus leur rapport à la nation qu’en fonction de leurs intérêts. Comme le notent les auteurs, « leur nation, c’est leur classe, une classe aujourd’hui à la recherche du meilleur profit dont l’enracinement au gré des opportunités est au cœur de la mondialisation du capitalisme néolibéral ». Le manque à gagner est estimé entre 40 et 80 milliards d’euros pour la France et à 1000 milliards d’euros pour l’Union européenne. Cette fraude fiscale met les riches en situation de prêter aux États et constitue un moyen d’exiger des peuples qu’ils remboursent leurs déficits et leurs dettes liées à la spéculation financière. Le scandale réside surtout dans l’absence de sanctions. Les réponses se font essentiellement à travers des accords à l’amiable entre le fraudeur et l’administration fiscale, sans qu’il n’y ait de poursuites pénales. Dans la mesure où seule l’administration de Bercy peut lancer des poursuites pénales contre des fraudeurs, moins de 2% des contrôles fiscaux approfondis effectués, sont transmis à la justice. L’administration fiscale privilégie toujours la négociation avec le fraudeur et les sanctions restent modestes : en moyenne six mois avec sursis et quelques millions d’euros d’amende pour des fraudes avoisinant le milliard d’euros. Les auteurs expliquent comment l’État s’est refusé à lutter contre la fraude fiscale, au motif de dépénaliser le droit des affaires. Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, plusieurs pôles financiers des tribunaux ont été fermés et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes a été considérablement affaiblie par la RGPP. Le juge d’instruction Jacques Gazeaux souligne qu’il y a en France une volonté politique de ne pas s’attaquer à la délinquance financière et qu’instruire une affaire financière passe souvent pour une atteinte à la liberté d’entreprendre.

L’oligarchie dans la France de François Hollande

François Hollande a su s’intégrer parfaitement au monde des affaires et de la finance, l’oligarchie française étant marquée par une forte collusion entre la haute fonction publique, le monde politique et le monde de la finance. Ami de François Hollande depuis l’ENA, Jean-Pierre Jouyet, inspecteur général des finances, a été nommé président de l’Autorité des marchés financiers sous Nicolas Sarkozy en 2008. Son épouse Brigitte Taittinger est quant à elle PDG des parfums Annick Goutal et a pour cousin germain Christophe de Margerie, PDG de Total. Le 19 octobre 2012, Jean-Pierre Jouyet a été nommé à la tête de la Caisse des dépôts et consignation, le bras financier de l’Etat, avant de devenir président de la Banque publique d’investissement (BPI). Mathieu Pigasse, membre du PS, a été un soutien inconditionnel de François Hollande, tout en étant banquier d’affaire chez Lazard France. Il a travaillé à Bercy au cabinet de Dominique Strauss Kahn, a continué chez Laurent Fabius et a contribué à quelques privatisations. Il vient de racheter en 2009 l’hebdomadaire Les Inrockuptibles. Pierre Moscovici, actuel ministre de l’Économie, a pu fréquenter, en tant que vice-président du Cercle de l’Industrie entre 2004 et 2012, les grands patrons de l’industrie française comme Christophe de Margerie (Total), Guillaume Pepy (SNCF), Patrick Kron (Alstom), le tout étant présidé par l’actuel PDG de PSA, Philippe Varin. Tous ces conflits d’intérêt mettent en évidence que les socialistes français s’intègrent aussi bien, sinon mieux que la droite, à l’oligarchie et au monde de la finance. « C’est ainsi qu’une finance sans nom ni visage se serait libéralisée toute seule. C’est l’histoire que François Hollande aimerait bien faire croire au peuple de France », notent les auteurs avec ironie.

Les socialistes français et le capitalisme néolibéral

Dans un livre rédigé avec d’autres militants socialistes en 1985 intitulé la Gauche bouge, François Hollande se félicite de la conversion du Parti socialiste au néolibéralisme et à la modernité. Il se réjouit de l’abandon de la lutte de classe, de la référence à la classe ouvrière et célèbre la mondialisation libérale. « Il ne s’agit plus à la fin du XXe siècle d’assurer la représentation politique de la classe ouvrière alors que les catégories sociales perdent en cohésion et que le salariat s’est profondément recomposé, ou de renforcer encore l’État providence alors que celui-ci parvient de plus en plus difficilement à se financer et que les risques traditionnels sont correctement couverts[2] ». Les auteurs, qui se revendiquent tous libéraux de gauche, prônent la fin de l’union avec le PCF. Les socialistes français ont joué, à partir de 1983, un rôle déterminant dans la dérégulation financière. Ce sont trois Français, Jacques Delors, Michel Camdessus et Henri Chavranski, qui ont donné un sérieux coup de pouce à la mondialisation libérale[3]. Jacques Delors a contribué avec Pascal Lamy à l’élaboration en 1988 de la directive sur la libéralisation des mouvements de capitaux en Europe, Michel Camdessus, proche du PS, a milité, en tant que directeur du FMI de 1987 à 2000, en faveur de de la libéralisation des mouvements de capitaux à l’échelle mondiale, pendant que Henri Chavranski, diplômé de Science Po et proche du PS, cherchait à intégrer la libéralisation  des mouvements de capitaux à court terme à l’OCDE. Les auteurs évoquent ensuite le quinquennat et les renoncements de François Hollande, qu’il s’agisse de la non renégociation du traité européen, de l’échec de la réforme des banques ou de la taxe à 75%. Le ralliement des socialistes à la politique de l’offre a vu la mise en place du crédit impôt compétitivité emploi (CICE), qui coûte 20 milliards d’euros à l’État chaque année, l’augmentation de la TVA et surtout la dérèglementation du marché du travail obtenu grâce à la complicité de quelques syndicats qui ont accepté de signer l’ANI. Sans regretter l’agitation de Nicolas Sarkozy, les auteurs soulignent néanmoins que la stratégie de communication autour du « président normal » est en total décalage avec des rapports sociaux de domination dont la violence est anormale.

Le contrôle des esprits : les médias et la fabrique du consentement

Les médias jouent un rôle majeur dans l’acceptation du système économique, la résignation des citoyens et leur renoncement à affronter la violence des riches. Il s’agit de convaincre que le salarié de base est un profiteur et un privilégié qui coûte cher à la collectivité, alors que les riches sont indispensables au bon fonctionnement de l’économie. Plusieurs émissions laissent entendre que la France n’aimerait pas les riches. Pointer les millions d’euros de la spéculation reviendrait à prendre une posture idéologique ou se montrer jaloux envers ceux qui réussissent, créent des emplois, prennent des risques et font vivre le commerce. La compétence et le mérite sont systématiquement mis en avant pour justifier les avantages des plus riches, alors que la transmission de la richesse et du patrimoine est passée sous silence. Ces émissions brouillent les véritables rapports de classe en faisant passer les riches pour des victimes et les simple salariés pour des privilégiés qui défendent les avantages acquis. En outre, le détournement du sens des mots et l’inversion des valeurs constituent un moyen de paralyser la pensée, comme le pressentait Georges Orwell dans 1984[4]. Désormais, on ne dit plus plan de licenciement mais « plan de sauvegarde de l’emploi », les privatisations sont devenues des « cessions d’actifs publics » et les réformes structurelles de compétitivité masquent la volonté d’aligner le salaire de l’ouvrier français sur celui de son homologue chinois. En 1983, le Parti socialiste a prétendu que c’était au nom des valeurs de gauche qu’il s’était converti au néolibéralisme… Ces manipulations conduisent à une impossibilité de construire un discours cohérent et critique sur le monde.

Les dominants peuvent parfois aller beaucoup plus loin dans la fabrique du consentement, en s’efforçant d’agir sur le psychisme des individus. Dans le nouveau système managérial, importé du monde anglo-saxon, la satisfaction du client-roi conduit à faire accepter aux salariés les sous-effectifs chroniques et la suppression des temps de pause, qui contribuent à renforcer le sentiment d’isolement des individus. La recherche de la culpabilité du travailleur permet également d’obtenir son consentement. Pour rendre les parents responsables du chômage de leur enfant, l’entreprise Nestlé a proposé à ses salariés de plus de cinquante ans en CDI de diminuer leur temps de travail et leur salaire pour promouvoir, en échange, la candidature d’un de leurs enfants à un emploi dans la même entreprise.

Le problème de la violence symbolique et du déterminisme marxiste 

Les deux sociologues mettent en évidence la violence symbolique, propre aux rapports de classe, en évoquant le malaise qu’éprouvent des représentants du personnel quand ils se retrouvent face à des actionnaires lors des conseils d’administration d’entreprises du CAC 40 ou le remplacement dans l’espace urbain de la mémoire ouvrière par des symboles de la mondialisation libérale. Aussi, les vestiges de l’usine de Billancourt sur l’île Seguin devraient laisser la place à un pôle de la vie culturelle du Grand Paris et un hôtel international haut de gamme, qui permettra à l’oligarchie mondiale de se distraire et de se cultiver. Néanmoins, cette tendance de l’analyse marxiste à ne voir dans les rapports sociaux que des rapports de domination peut parfois sembler excessive. On peut s’étonner que les auteurs ne voient dans l’implantation d’une antenne du Louvre à Lens qu’une violence symbolique, au motif que l’art, les animations et les conférences proposées seraient réservés à un public cultivé. Si la tendance des auteurs à ne voir que de la violence symbolique et de la lutte de classe est critiquable, le livre propose une véritable compréhension des mécanismes de domination de l’aristocratie financière, à l’heure du capitalisme financier et de la mondialisation.


[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot, La violence des riches, Zones, 2013.

[2] Jean-François Trans, La Gauche bouge,  p. 11.

[3] Rawi Abdelal, Capital Rules. The Construction of Global Finance, Cambridge, Harvard University Press, 2007 et « Le consensus de Paris : la France et les règles de la finance mondiale », Critique internationale, n°28, juillet-septembre 2005.

[4] Georges Orwell, 1984, Gallimard, 1972.

Publicités

A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
Cet article a été publié dans Compte-rendus de livres, Politique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s