Le marché, l’Etat, le déficit…et la pensée unique

Dans son livre Les vraies lois de l’économie, paru en 2005, Jacques Généreux s’attaque à l’économiquement correct, en démontant les supposées lois de l’économie[1]. Il rappelle que, loin de constituer une science dure, l’économie n’est qu’une science sociale qui compte aux côtés de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie et de la géographie. En lisant Généreux, on se rend compte que la vulgate néolibérale est contredite par la pensée libérale classique elle-même. Le livre évoque donc la question du marché, de l’État, de la politique monétaire, de l’endettement ou encore de l’impôt en brisant le supposé « bon sens » économique.

Le marché ne fait pas le bonheur

A entendre les médias, personne ne remettrait plus en cause l’économie de marché. «Décidément, définitivement, la France a choisi la modernité. Ainsi, il ne s’agit plus de se battre pour ou contre l’Europe : l’Europe est faite ; pour ou contre la mondialisation : elle est inéluctable ; pour ou contre la flexibilité : il y en a un bon usage ; pour ou contre l’économie de marché : elle est là et personne ne songe plus à la remplacer, y compris à l’extrême-gauche[2] ». N’en déplaise à Laurent Joffrin, pour qui l’économie de marché est le seul système économique raisonnable, la libre concurrence ne permet pas d’assurer le plein emploi. Tout d’abord, les marchés concurrentiels n’existent pas en tant que tels puisque c’est l’État qui doit créer les conditions de la concurrence. « La libre concurrence ne produit pas un marché concurrentiel mais la jungle et la guerre économique». Ensuite, des biens publics échappent déjà à la concurrence, à l’instar de la défense nationale, de la justice, des infrastructures de communication ou de l’instruction du peuple. Ces biens publics entraînent des effets positifs sur le reste de l’économie appelés externalités : l’investissement dans l’éducation et la recherche contribue à l’amélioration de la productivité de la main d’œuvre dont profitera le secteur privé. Par ailleurs, les individus, livrés à eux-mêmes, sont incapables de déterminer l’intérêt général. Jacques Généreux explique qu’une entreprise qui investit lourdement pour réduire les émissions de CO2, alors que les autres ne font rien, risque seulement d’être moins compétitive que ses concurrents sur le marché. De même, dans un contexte de crise, une banque livrée à elle-même n’a aucun intérêt à prendre le risque de prêter, si elle n’est pas suivie par le reste du système financier. Il faut un principe de coordination. Dans un cas, comme dans l’autre, c’est à l’État d’imposer la généralisation des comportements vertueux, à travers des règles. Mais l’État fait-il forcément mieux que le marché ?

 Ni tout marché, ni tout État

L’échec des systèmes communistes a eu le mérite de mettre en évidence la supériorité du marché dans la production de biens privés[3]. La planification centralisée entraîne des phénomènes de pénurie puisque l’État ne peut deviner le prix qui équilibre l’offre et la demande sur des marchés. Jacques Généreux sort du piège qui consiste à opposer marché et intervention publique, en soulignant qu’il faut une combinaison des deux. « En clair, la défaillance du marché n’implique pas qu’une solution étatique soit préférable. En effet, le passage d’une gestion privée défaillante à une gestion publique entraîne de nouvelles charges fiscales ou sociales, et de nouveaux gaspillages et injustices provoqués par la négligence des effets externes et de l’intérêt général ». La clé réside, en réalité, dans des solutions mixtes, qui combinent initiative privée et publique, contribution d’associations, d’administration publique, de marchés et de coopératives. Mais si l’État est nécessaire, peut-il continuer à s’endetter ?

Le déficit n’est pas forcément l’ennemi

Quand on écoute les commentateurs, on est pris à croire qu’un excédent commercial est forcément un signe de compétitivité et qu’un déficit résulte d’une mauvaise gestion. En réalité, un excédent ou un déficit n’est ni bon ni mauvais, tout dépend de sa nature[4]. Alors que la pensée néolibérale condamne tout déficit, au nom de l’intérêt supposé des générations futures, Jacques Généreux souligne les conséquences d’une telle vision en cas de dépression économique. Comme la crise économique entraîne une chute des recettes fiscales et un déficit public, le gouvernement s’efforce de rétablir l’équilibre budgétaire en réduisant ses dépenses ou en relevant les impôts. En faisant cela, il déprime encore plus l’activité économique. En réalité, la solution pour éviter la compression de la demande et stabiliser l’activité est de laisser filer temporairement le déficit public. Face aux monétaristes qui prétendent que l’endettement de l’État freine l’investissement[5], Jacques Généreux souligne que l’État ne fait, en réalité, que prendre le relais des agents privés qui, dans un contexte de crise, n’osent plus investir. Les dépenses publiques ne font que réamorcer la pompe des échanges quand elle tombe en panne. Enfin, il est curieux que d’aucuns s’indignent qu’un État vivent momentanément au-dessus de ses moyens, alors que personne n’aurait l’idée d’imposer un retour à l’équilibre budgétaire aux entreprises privées. En réalité, tout dépend de ce qu’on finance par l’endettement. « Le déficit et l’endettement publics sont parfaitement justifiés, quand ils financent des biens et équipements publics indispensables et dont l’effet positif sur le développement suscitera à termes les rentrées fiscales permettant de rembourser les crédits contractés ».


[1] Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, Seuil, 2005

[2] Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 9 septembre 1999

[3] Cette supériorité du marché renvoie au fait que la liberté d’entreprendre et les perspectives de profits créent une incitation à l’innovation et une efficacité productive.

[4] Un excédent peut être lié à une récession qui déprime fortement les importations, alors qu’un déficit peut résulter d’une croissance économique rapide qui stimule les importations.

[5] Les monétaristes estiment qu’en s’endettant, l’État fait monter les taux d’intérêt, ce qui freine l’investissement.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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