L’affaire Dieudonné

La France semble se passionner depuis deux semaines pour l’affaire Dieudonné depuis que Manuel Valls a décidé de faire de la lutte contre l’antisémitisme une priorité. Devant les propos antisémites tenus par Dieudonné contre le journaliste Patrick Cohen, lequel l’avait qualifié de « cerveau malade », le ministre de l’intérieur a publié le 9 février une circulaire à destination des préfets visant à interdire le dernier spectacle de l’humoriste en raison du risque de « trouble à l’ordre public », qu’il présenterait. La décision d’interdiction a d’abord été rejetée par le tribunal administratif de Nantes, avant d’être validée par le Conseil d’État sur la base de « l’atteinte à la dignité humaine ». Cette volonté d’interdiction a priori pose une fois de plus la question de la liberté d’expression en France.

Un retour de la censure au nom de la lutte contre l’antisémitisme ?

La lutte contre l’antisémitisme doit-elle primer sur la liberté d’expression ? Les tenants de l’interdiction de Dieudonné avancent que ce dernier n’est plus un humoriste mais un militant politique au service d’une idéologie de la haine, et que sa censure est légitime. Doit-on rappeler que les Coluche, Pierre Desproges et Guy Bedos mêlaient également l’humour à la politique, même s’il n’y avait aucun doute sur leurs orientations idéologiques ? Comme le rappelle Eric Zemmour, depuis les années 1970, la subversion par l’humour a reposé, à gauche, sur la provocation et la transgression[1]. Or, la Shoah ayant été sacralisée, les adeptes de Dieudonné voient dans ce type d’humour une résistance à ce qu’ils considèrent comme le dernier tabou. Une interdiction ne ferait alors que renforcer le poids de l’artiste et ses idées auprès de ceux qui voient en lui, à tort ou à raison, un porte-parole de l’antisystème. Daniel Schneidermann souligne également qu’interdire un spectacle de quelques milliers de personnes, alors que chacune de ses vidéos diffusées sur internet fait 2 millions de vues, ne permettra pas de réduire l’influence de Dieudonné.

Comment expliquer l’audience de Dieudonné ?

D’aucuns ne voient dans Dieudonné et ses fans que des antisémites rêvant de voir casser du juif, d’autres un résistant qui oserait s’attaquer à la mainmise supposée des sionistes en France. En réalité, Dieudonné instrumentalise, dans une vision du monde paranoïaque, des questions sérieuses et bien réelles. Une certaine jeunesse issue de l’immigration qui se sent rejetée et se reconstruit une identité autour de l’islam est très sensible au discours de l’humoriste sur le conflit israélo-palestinien[2]. De même, ces jeunes ne peuvent que se retrouver chez quelqu’un qui joue de l’opposition entre les commémorations de la Shoah et le silence relatif sur le colonialisme et l’esclavage. Quand l’islam est présenté systématiquement sous le visage de l’islamisme, alors que le CRIF soutient inconditionnellement la politique israélienne, sous la bienveillance de grands hommes politiques français, Dieudonné ne peut que renforcer son audience. Quand des personnalités d’origine juive, comme Jacques Attali, Alain Minc ou Dominique Strauss Kahn sont pieds et poings liés à la finance internationale et militent pour une « gouvernance mondiale », comment s’étonner de la résurgence d’un antisémitisme de gauche amalgamant le juif à l’argent et du fantasme d’un système mondial englobant la finance américaine, l’État d’Israël et les élites françaises ? « Ce sont tous des négriers reconvertis dans la banque, le spectacle et aujourd’hui l’action terroriste qui manifestent leur soutien à la politique d’Ariel Sharon. Ceux qui m’attaquent ont fondé des empires et des fortunes sur la traite des noirs et l’esclavage[3] », déclarait Dieudonné en 2004.

La responsabilité incombe également à une certaine gauche islamophile qui, pour récupérer la révolte des banlieues, a fermé les yeux sur les dérives de l’antiracisme, la montée de l’islamisme et le glissement de l’antisionisme vers l’antisémitisme. En retour, toute critique un tant soit peu virulente de la politique d’Israël a été qualifiée d’antisémite. Après le refus du CNC en 2000 de financer son film sur la traite négrière puis sa mise à l’écart du système médiatique suite au sketch sur un colon israélien en décembre 2003, Dieudonné se rapproche de l’extrême droite d’Alain Soral. Dans un contexte de guerre des mémoires, cette récupération de Dieudonné par Alain Soral permet aux islamistes et aux catholiques intégristes de communier dans leur haine du juif, sous couvert de lutte contre l’impérialisme et le mondialisme.


[1] Eric Zemmour, « De quoi Dieudonné est-il le nom ? », Le Figaro, 9 janvier 2014.

[2] « Dieudonné, pourquoi ça marche ? », Marianne, n°873.

[3] Le Journal du dimanche, 8 février 2004.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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