Nancy Huston contre la théorie du genre

Dans son avant dernier livre, Nancy Huston s’attaque violemment à la théorie du genre, qui tient le haut du pavé dans les milieux intellectuels occidentaux. Contrairement à ce que ses détracteurs laissent entendre, la féministe franco-canadienne ne plaide pas pour un retour au déterminisme biologique mais rappelle que l’égalité entre les sexes n’est jamais inscrite dans la nature. Les comportements masculins et féminins restent encore déterminés en grande partie par le sexe biologique, que cela nous plaise ou non.

L’espèce est ainsi faite qu’une femme peut procréer alors qu’un homme ne pourra jamais que féconder. Un homme est en capacité de violer ou d’agresser, une femme en état de se faire violer ou agresser. Ce n’est pas du sexisme que de rappeler ces différences fondamentales. Le sexisme intervient à partir du moment où il s’agit, à partir de cette différence biologique, de justifier une inégalité en droit. De cette différence biologique initiale, naissent un rapport à la séduction, à la sexualité et au désir qui ne sont jamais symétriques entre hommes et femmes. Les hommes seraient naturellement programmés pour désirer sexuellement des femmes, à travers le regard qu’ils portent sur le corps féminin, ce qui n’a pas d’équivalent chez les femmes. Cela ne signifie pas que ces dernières ne prennent pas plaisir à la vue d’un beau jeune homme ni qu’il serait légitime d’accepter des mâles qu’ils couchent avec la première jolie fille venue au nom du respect de leurs pulsions. Cela veut simplement dire que hommes et femmes ne sont pas identiques et que leurs désirs ne sont pas symétriques. De ce constat, Nancy Huston développe toute une réflexion sur la mise en scène du corps féminin, à travers le cinéma, la publicité et la pornographie.

L’image du corps féminin et de la beauté dans le regard masculin

L’image de la beauté féminine se construit dans le regard masculin, de sorte que dès l’adolescence les filles apprennent à distinguer ce qu’elles sont avec l’image qu’elles donnent pour plaire aux garçons, en s’habillant, en se maquillant et en séduisant. Le regard que porte un père sur sa fille est déterminant puisqu’il s’agit souvent du premier homme à qui elles sont confrontées dans leur existence. Parce qu’elles ne se sont pas senties aimées pour ce qu’elles sont, des jeunes filles peuvent ensuite chercher dans le sexe et la prostitution un moyen de compenser leur image. Certaines filles convaincues qu’elles ne valent rien peuvent accepter de s’abandonner à un homme, quitte à tolérer d’en subir la violence. Nancy Huston étaye sa réflexion de témoignages et de vie d’actrices, de top modèles ou de prostituées, qui incarnent ces filles acceptant de n’exister que pour leur corps mis au service du désir masculin, avant de finir parfois par se droguer ou se suicider. Si du côté féminin les conduites à risques prennent souvent la forme de la fille facile, les garçons cherchent davantage à exister à travers la figure du caïd et du chef de bande. Mais refuser de s’abandonner au seul désir masculin ne signifie pas, pour une femme, renoncer à l’idée même de séduction. Une femme a parfaitement le droit d’assumer sa féminité, son envie de plaire à un homme et provoquer son désir, sans sombrer dans les dérives de la prostitution ou de la pornographie.

L’oubli de la maternité dans la représentation de le beauté féminine

Les images de la beauté féminine sont très largement influencées par l’industrie de la beauté, le cinéma, la publicité et la pornographie qui répandent l’idée que pour être belle une fille doit être jeune, mince, sexy mais surtout sans enfant. La question de la maternité prend une place importante dans le livre de Nancy Huston. Si la pilule et la légalisation de l’IVG ont offert aux femmes le droit de disposer librement de leur corps, l’image de la beauté féminine tend de plus en plus à évacuer la maternité de leur existence, comme s’il était impensable de susciter le désir d’un homme en étant une jeune mère. La différence la plus fondamentale entre les hommes et les femmes doit être dissimulée, alors même que ces dernières continuent pour l’écrasante majorité à vouloir assumer leur rôle de mère.

Le livre de Nancy Huston a l’immense mérite de faire déculpabiliser les hommes, en reconnaissant qu’éprouver du désir à la vue d’une jolie fille dans la rue est inscrit dans le code génétique masculin. Mais tenir compte de cette réalité déterminée en partie par la biologie ne signifie pas forcément l’accepter. Nancy Huston invite à ne pas confondre le combat pour l’égalité des sexes et l’indifférenciation des sexes. D’après elle, ce n’est pas en permettant à des femmes de multiplier les partenaires sexuels  comme les hommes ou en reconnaissant la prostitution comme un métier comme un autre que les choses iront dans le bon sens. En finir avec l’idée que la maternité serait incompatible avec la beauté féminine et la séduction, inciter les hommes à jouer davantage leur rôle de père ou encore travailler à l’amitié entre hommes et femmes permettraient peut-être de faire en sorte que le regard de l’homme ne se réduise pas à celui d’un prédateur sexuel dont la femme serait nécessairement la victime.

–   Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Acte Sud, 2013

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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Un commentaire pour Nancy Huston contre la théorie du genre

  1. culturieuse dit :

    Les exemples que propose Nancy Huston dans ce livre sont percutants et c’est un immense plaisir que de l’entendre argumenter à ce sujet. Son discours aurait pu me heurter il y a trente ans, je le trouve actuellement lumineux d’intelligence. Et elle ne renie jamais son féminisme…et le mien par la même occasion!

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