La Russie entre deux mondes

Hélène Carrère d’Encausse consacre son avant dernier livre à la Russie de Poutine et analyse la manière dont celui-ci est parvenu à restaurer la puissance de son pays, vingt-ans après l’échec de l’Union soviétique. En plongeant dans la géopolitique et l’histoire, la Russie entre deux mondes revient sur l’échec de la modernisation à l’occidentale des années Eltsine, avant de s’intéresser à la nouvelle orientation donnée par Vladimir Poutine dans les années 2000. Hélène Carrère d’Encausse explore le tournant asiatique de la Russie et sa tentation d’apparaître désormais comme un pont entre l’Occident et l’Asie dans un monde devenu multipolaire. Loin des caricatures sur le despotisme de Vladimir Poutine et sa prétendue nostalgie de l’URSS, ce livre souligne comment la puissance retrouvée de la Russie lui permet de redéfinir le cadre des relations internationales afin de peser sur les affaires du monde.

L’échec de la modernisation à l’occidentale de la Russie

Au lendemain de la chute de l’Union soviétique, Boris Eltsine décide de mener une politique pro-occidentale, soutenue par l’Europe et les États-Unis, mais qui conduit à l’effacement de son pays sur la scène internationale. Dans le contexte du consensus de Washington, le FMI et les experts occidentaux qui entourent Eltsine libéralisent l’économie et l’ouvrent aux échanges internationaux afin de tourner la page du communisme. Les années Eltsine voient l’émergence d’oligarques qui s’enrichissent de manière démesurée à travers les privatisations, alors que la population russe voit son niveau de vie s’effondrer. Ces mesures, soutenues par les Occidentaux, conduiront directement à la crise financière de 1998, à l’effondrement de l’État et à l’explosion du pays. Curieusement, Hélène Carrère d’Encausse, qui considère que la priorité était avant tout d’empêcher le moindre retour en arrière, se montre très indulgente vis-à-vis de Boris Eltsine, alors que les ravages se sa politique ont été largement démontrés[1].

Quand il est élu président en 2000, Vladimir Poutine doit redresser son pays. Tout en assumant la rupture avec l’URSS, il estime que la Russie doit néanmoins conserver certaines de ses traditions, comme la défense de l’État, le patriotisme ou la prise en compte de la diversité culturelle et ethnique de son pays. Ce redressement de l’État implique à ses yeux des mesures dont certaines peuvent être autoritaires. Poutine conjugue l’acceptation de la démocratie et le respect des institutions à un exercice autoritaire du pouvoir. Après l’échec des années Eltsine, il cherche à rassurer la société en réhabilitant des symboles comme le drapeau rouge pour l’armée et la musique de l’hymne soviétique. Il encourage la société russe à accomplir un travail sur son passé soviétique, en rejetant dos à dos la légende dorée et la légende noire de l’URSS.

Vladimir Poutine s’attaque également aux oligarques qui se sont enrichis pendant les années Eltsine. Des détenteurs de grands médias, comme Vladimir Goussinsky, propriétaire de NTV, et Boris Berezovsky, maître d’ORT, sont mis en cause pour fraude fiscale et détournement de fonds. Dans le même temps, le pétrole et le gaz sont placés sous contrôle de l’État. Si l’opinion internationale proteste, 70% des Russes approuvent cette renationalisation. Par ailleurs, Poutine, qui tient à séparer le monde des grandes entreprises et celui de la politique, impose trois conditions aux oligarques : investir en Russie, payer ses impôts et se tenir à l’écart de la politique. Si l’État n’abolit nullement la propriété privée, il précise en revanche les conditions dans lesquelles elle peut exister.

Les désillusions de la Russie face à l’Occident

L’enjeu prioritaire est de faire de la Russie une nation souveraine, indépendante, refusant toute ingérence extérieure, et d’être acceptée comme tel au niveau international. En 2000, Vladimir Poutine se rapproche de l’Occident pour faire reconnaître son statut de grande puissance. Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, il est le premier chef d’État à apporter son soutien à Georges Bush pour aider les États-Unis à lutter contre le terrorisme international. A travers l’ouverture de l’espace aérien russe aux avions américains en vol pour l’Afghanistan, l’autorisation d’une base américaine en Ouzbékistan et la fermeture de bases russes à Cuba et au Vietnam, la Russie cherche à montrer qu’elle a tourné la page de la Guerre Froide.

Mais les Russes ne retirent aucun avantage de ces concessions. Au contraire, les États-Unis se retirent fin 2001 du traité ABM de limitation des armes stratégiques et poursuivent leur projet d’élargissement de l’OTAN aux pays baltes, à la Roumanie et à la Bulgarie. Ces désillusions se poursuivent en 2003 avec l’intervention unilatérale des États-Unis en Irak, puis le soutien d’ONG américaines aux révolutions de couleurs en Géorgie et en Ukraine, qui voient l’émergence de leaders pro-occidentaux et antirusses. Par ses concessions visant à se voir reconnaître son statut de grande puissance, la Russie a ouvert l’Asie orientale aux États-Unis qui tentent de réduire son influence.

La Russie ne trouve pas plus son salut du côté de l’Europe. Le soutien des Européens aux révolutions de couleur et l’élargissement de l’Union européenne aux pays de l’ex-URSS sont perçus par Moscou comme une volonté d’encerclement. Dans ces conditions, la Russie se replie sur des relations bilatérales avec la France, l’Allemagne et l’Italie de Berlusconi.

Le tournant asiatique de la Russie

Devant ces désillusions, Vladimir Poutine estime que, tout en poursuivant sa coopération avec les États-Unis, la Russie doit se tourner vers l’Asie pour s’inscrire dans un équilibre des forces et bâtir un système multipolaire de relations internationales. Elle cherche à s’affirmer comme une puissance eurasiatique, en nouant des relations avec la Chine. La recherche d’un partenariat avec Pékin traduit la volonté de rééquilibrer la relation avec les États-Unis pour que ces derniers dialoguent avec la Russie d’égal à égal. La Russie et la Chine jouent un rôle déterminant au sein de l’organisation de Coopération de Shanghai, crée en 2001, qui vise à lutter contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme, tout en contenant les ambitions américaines survenues après le 11 septembre. Cette alliance multilatérale organisée autour de l’Asie centrale s’inscrit pour la Russie dans une zone d’intérêt stratégique prioritaire et lui permet de légitimer sa prétention à jouer un plus grand rôle en Asie.

L’ouverture du groupe de Shanghai à l’Inde, au Pakistan et à l’Iran traduit la volonté des Russes de poursuivre la voie asiatique, en diversifiant leurs partenaires. « L’intérêt national tel que Poutine et son successeur le définissent aujourd’hui est en effet fondé sur un constat peu discutable : un glissement géopolitique vers l’Asie et vers le monde des États émergents », note Hélène Carrère d’Encausse. A travers un partenariat de plus en plus approfondi avec la Chine et les autres puissances émergentes de la région, Poutine est parvenu à faire accepter la Russie comme une grande puissance, sans entrer pour autant dans une confrontation directe avec les États-Unis. Comment comprendre que la Russie, qui se vit pourtant comme un pays profondément européen, ait fait le choix de l’Asie plutôt que de l’Europe ? La responsabilité n’incombe-t-elle qu’à Vladimir Poutine ou les Européens ne doivent-ils pas s’interroger sur leur obstination à vouloir faire de la Russie un pays occidental comme les autres ?

La puissance retrouvée de la Russie dans un monde devenu multipolaire

Les tensions avec les Européens sur la répression tchétchène ou les atteintes aux droits de l’homme semblent avoir convaincu les Russes qu’il était préférable de se rapprocher des autres pays émergents. Les relations avec les pays du Moyen-Orient nouées à la fin des années 1990 se sont renforcées à mesure que les relations avec l’Occident se dégradaient. La Russie se rapproche de la Turquie, qui lui fournit de la main d’œuvre en échange du gaz russe et présente l’avantage de partager ses inquiétudes sur le soutien américain aux révolutions de couleur. Israël devient également un allié dans la lutte contre l’islam radical. Mais malgré son hostilité à l’islamisme, la Russie parvient, à travers son refus de la guerre d’Irak en 2003, à donner l’image d’une puissance intermédiaire entre les États-Unis et le monde arabo-musulman. Les 20 millions de musulmans russes et la longue cohabitation entre chrétiens et musulmans permettent à la Russie de se poser en adversaire de la théorie du « choc des civilisations » de Samuel Huntington[2].

Vladimir Poutine a également entamé un rapprochement avec l’Égypte, qui défend une position similaire à la sienne sur le conflit israélo-palestinien, et avec la Syrie à qui elle livre du matériel militaire, en échange d’un accès aux ports syriens. Si des liens ont été noués avec les Emirats-Unis pour mettre en place une OPEP gazière, ce sont surtout les relations avec l’Iran qui retiennent l’attention. Le partenariat avec Téhéran consiste à s’opposer à la stratégie américaine visant à contourner l’Iran et la Russie pour que les richesses de la mer Caspienne alimentent directement les marchés occidentaux et asiatiques. Sur le nucléaire, la position de la Russie est moins claire. Moscou ne soutient officiellement la construction de centrales nucléaires que pour un usage civil mais livre, dans le même temps, de l’uranium enrichi à l’Iran, tout en l’invitant à se rapprocher du groupe de Shanghai. « L’axe Moscou-Téhéran contribue à l’évidence à réinstaller la Russie dans un Moyen-Orient qui depuis toujours a constitué une orientation et une tentation de sa politique étrangère, qu’elle ait été celle de l’Empire ou celle de l’URSS ».

La guerre de Géorgie en 2008 apparaît comme un symptôme de la puissance retrouvée de la Russie dans le cadre d’un monde devenu multipolaire. Au-delà de la protection de l’Abkhazie et de l’Ossétie, la réaction russe à l’offensive de la Géorgie, pour disproportionnée qu’elle ait pu apparaître, traduit la volonté de rappeler aux pays occidentaux que l’extension de l’OTAN au Caucase constitue la limite à ne pas franchir. D’une manière générale, il s’agit pour la Russie de marquer la fin d’un monde où l’on pouvait la défier, dans sa zone d’influence, par des « révolutions de couleur », par l’implantation de l’OTAN à ses frontières et le déploiement de bases antimissiles à ses abords. Elle n’accepte plus que les règles du jeu international soient fixées sans elle et contre elle. Cet épisode traduit l’émergence d’un monde post-occidental où la puissance des Etats leur garantit une égalité de traitement. La Russie entend retrouver toute sa place dans ce nouveau cadre des relations internationales.

– Hélène Carrère d’Encausse, La Russie, entre deux mondes, Fayard, 2010


[1] Jacques Sapir (dir.), La transition russe, vingt-ans après, Edition des Syrtes, 2012.

[2] A Kazan, la présence de la mosquée de Chaïmiev face à la cathédrale orthodoxe bâtie au XVIe siècle à l’époque d’Ivan le Terrible matérialise cette cohabitation de longue durée entre chrétiens et musulmans.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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