Le socialisme gourmand

Le socialisme ne doit-il pas chanter la vie plutôt que d’annoncer des lendemains qui chantent ? Dans  l’un de ses derniers livres, Paul Ariès fait l’éloge d’un socialisme gourmand, qui vise à concilier une certaine culture de gauche avec celle des milieux populaires. Représentant le plus éminent du courant de la décroissance en France, l’auteur a consacré plusieurs livres contre la malbouffe [1], le harcèlement au travail [2], « l’agression publicitaire » ou encore la télé réalité. Rédacteur en chef de la revue Les Z’indigné(e)s, Paul Ariès s’efforce de trouver des convergences entre socialisme et écologie autour de la question de l’antiproductivisme.  Le socialisme reste à ses yeux un horizon possible à condition de recréer du collectif en se mettant à l’écoute des petits et de ceux qui ont fait le choix d’inventer d’autres façons de vivre. En privilégiant les initiatives venant d’en bas et en se rangeant du côté des contre-pouvoirs, Paul Ariès refuse la centralité de la question du pouvoir, ce qui pose celle de son rapport à l’État.

Le Bien-Vivre : pour un socialisme du plaisir

Le socialisme gourmand doit faire l’éloge de la sensualité, de la joie de vivre et réhabiliter les plaisirs de la vie, en s’inspirant du concept bolivien de Buen vivir. Rejetant la politique de la peur, la culpabilisation du citoyen et la  figure du militant se sacrifiant pour la cause du parti, Paul Ariès invite la gauche à apprendre à susciter le désir. La question du désir occupe une place importante dans  le Socialisme gourmand. Les publicitaires ont très bien compris qu’en exploitant les névroses du consommateur, il était possible de convaincre celui-ci  qu’il y avait un manque à combler. A travers la création de ce désir de marchandises, la société de consommation invente de nouveaux rapports aux objets et invite les consommateurs à passer d’un manque à un autre. Combattre cette recherche du «toujours plus» implique de proposer une intelligence du désir, en substituant la vie à la marchandise. Il convient pour cela de rendre désirable les modes de vie populaires, en réhabilitant les sentiments, la sensualité ou encore le sens de la fête.

Le socialisme gourmand est également un socialisme de la désobéissance qui refuse toute politique s’accomplissant aux conditions de l’adversaire. Cette stratégie consiste à ne plus se soumettre au système juridique dominant au nom d’une conception supérieure du droit.  Des désobéisseurs italiens, qui ne souhaitent plus payer pour l’armée ou le nucléaire, se livrent à des autoréductions fiscales en fonction de leur choix de société.

Réaliser des bouts de socialisme au quotidien

Paul Ariès fait également l’éloge d’un socialisme pratique, en revenant sur l’histoire du socialisme municipal, des bourses du travail, du syndicalisme à base multiple et des comités d’entreprises. Il s’en prend au PCF, à la CGT et à tous ceux qui ont discrédité ces initiatives locales au motif que la transformation sociale ne passait que par la voie révolutionnaire. « Ce sont toujours les mêmes qui s’opposent au mouvement coopératif, à l’économie sociale et solidaire, à l’extension de la sphère de la gratuité au nom de la même pureté du combat de classe nécessairement frontal, au nom de la construction prioritaire du grand parti révolutionnaire ». Le démontage de fast food en France, le mouvement Slow Food en Italie ou le réseau des villes lentes constituent pourtant autant de tentatives d’échapper à l’idéologie dominante en contaminant le monde marchand.

Paul Ariès souhaite faire du socialisme pratique un moyen de combattre l’idéologie dominante. Or, toutes ces initiatives ont échoué dans leur tentative de constituer une culture autonome de la culture capitaliste, jusqu’à ce que cette bataille culturelle soit peu à peu abandonnée. L’abandon des cultures populaires a facilité leur effacement, puis leur intégration au capitalisme. L’auteur rappelle comment la centralité des classes moyennes a été une façon de discipliner les milieux populaire, en leur proposant le capitalisme et l’État comme voies d’émancipation. Le socialisme gourmand propose de réhabiliter ces cultures populaires pré-capitalistes et les valeurs qui y étaient attachées : solidarité, justice, partage, amour, lutte, paix, amitié. Tout en restant ouvertes et plurielles, ces cultures doivent être porteuses de sens et se définir en dehors du capitalisme.

Comment se mettre à l’écoute des pauvres ?

Les pauvres ne doivent plus être regardés en fonction de ce qu’il leur manquerait pour participer pleinement à la consommation à l’occidental. Il s’agit au contraire de se demander si des modes de vie alternatifs peuvent être mis au service du Bien vivre et jeter les bases d’un socialisme gourmand. Au Mexique, la justice zapatiste se caractérise par l’absence de prison. La personne coupable d’un crime ou d’un délit est condamnée à réparer sa faute. L’objectif est de renoncer au désir de vengeance pour lui substituer la réparation, l’éducation et la guérison. La plainte déposée en Équateur contre la firme pétrolière BP relève de cette logique : les plaignants ne demandent pas de réparations financières mais exigent que la firme finance l’intégralité de la réhabilitation des écosystèmes détruits et renonce à exploiter un gisement équivalent au nombre de barils qui ont été déversés dans le golfe du Mexique lors de la marée noire.

Dans plusieurs pays d’Amérique latine, des initiatives voient le jour en faveur d’une justice écologique, d’une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, d’une reconnaissance de la dette écologique envers les pays pauvres ou encore de la mise en place d’un Tribunal international pour la justice climatique et environnementale destiné à juger les États et les entreprises coupables de pollution.

La question de l’État et du pouvoir

Le livre de Paul Ariès est riche d’idées au service d’une politique du Bien Vivre qui réunirait le meilleur du socialisme et de l’écologie.  Sa critique du productivisme, de la société de consommation et de la recherche du toujours plus est largement pertinente. De même, on peut largement partager son combat en faveur du mouvement Slow Food, de l’extension de la gratuité, de la reconnaissance d’une dette écologique en faveur des pays pauvres ainsi que son souci de réhabiliter les cultures populaires pour recréer du collectif.

On ne peut, cependant, s’empêcher de s’interroger sur les possibilités de mise en œuvre de ces propositions, surtout quand Paul Ariès considère la prise du pouvoir central comme secondaire. Le rôle qu’il attribue à la bataille culturelle et à la contestation de l’idéologie dominante est fondamental. Mais comment pousser les individus à échapper à la tyrannie de la marchandise quand le capitalisme néolibéral autorise « l’agression publicitaire » ? Comment lutter contre la malbouffe quand le libre-échange privilégie les industries agro-alimentaires sur l’agriculture paysanne et que les marchés ont la liberté de spéculer sur les matières premières ? Paul Ariès a beau en appeler à l’insurrection des consciences, les individus resteront livrés à eux-mêmes tant que les structures du capitalisme néolibéral seront à l’œuvre. Or ces structures ont été mises en place à travers des politiques d’État et ne pourront être changées que par la force de la loi. Si les initiatives évoquées par Paul Ariès peuvent présenter un intérêt dans un projet de transformation sociale c’est par leur capacité à recréer du collectif et à renverser l’ordre des valeurs dominantes dans la société.

– Paul Ariès, Le socialisme gourmand, Les Empêcheurs de tourner en rond, 2012.


[1] Paul Ariès, La Fin des mangeurs, éditions Desclée de Brouwer, 1997 ; Petit Manuel Anti-McDo à l’usage des petits et des grands, éditions Golias, 1999

[2] Paul Ariès, Harcèlement au travail ou nouveau management, éditions Golias, 2002.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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