Les origines de la monnaie unique

Peut-débattre sereinement de l’euro en France sans être accusé de faire le jeu du Front national ? Telle est la question qui sous-tend le dernier livre de Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, paru en 2012. Alors que la monnaie unique constitue l’ultime tabou des classes dirigeantes françaises, Jacques Sapir prône un retour à la raison pour analyser la crise dans laquelle elle est plongée et invite à ne pas refuser a priori l’idée d’une sortie de l’euro. La première partie du livre revient sur le choix de la monnaie unique dans les années 1990 dans un contexte de libéralisation complète du système financier.

La monnaie unique, une réponse aux crises financières et à l’échec du SME ?

La monnaie unique est souvent présentée comme une réponse aux crises financières traversées par les pays européens à partir des années 1970. Le « serpent monétaire européen » connaît des variations brutales des taux de change, qui menacent le deutschemark, le franc, la lire italienne et la livre sterling. Devenu impraticable, le « serpent » est abandonné et remplacé en 1979 par le Système Monétaire Européen (SME). Ce nouveau système encadre les fluctuations de monnaies autour d’un cours pivot de référence, l’ECU, calculé à partir d’un panier de monnaies des pays membres. S’il permet de stabiliser temporairement le cours des monnaies européennes, le SME rencontre des difficultés avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand et les trois dévaluations du franc. Le système se stabilise quelques années après le tournant de 1983, puis connaît une nouvelle crise financière en 1992[1] . Le SME est finalement abandonné en 1993.

Ces vagues de spéculation étaient-elles liées à l’existence de monnaies nationales différentes ou bien relèvent-elles de la totale libéralisation du système financier, réalisée à l’initiative des socialistes français ? Jacques Sapir rappelle que le choix d’une monnaie unique a été présenté comme une réponse à la spéculation que l’on avait pu empêcher. «Seule l’adoption d’une monnaie unique pouvait permettre de produire un système stable, du moins l’affirmait-on à l’époque [2] ». On s’aperçoit, rétrospectivement, que la monnaie unique ne nous a pas protégés mais que la spéculation s’est simplement déplacée des taux de change vers les taux d’intérêt de la dette souveraine entre chaque pays. Ces vagues de spéculation auraient-elles eu lieu si les marchés financiers n’avaient pas bénéficié d’une totale liberté pour déterminer le taux de change des monnaies ? Jacques Sapir soutient qu’au lieu de se lancer dans une monnaie unique, il aurait tout simplement fallu rétablir un contrôle des capitaux.

Après avoir œuvré pendant trente ans en faveur de la libéralisation financière, le FMI reconnaît aujourd’hui la nécessité du contrôle des capitaux, surtout depuis la crise de 2008. Il est aujourd’hui établi que la libéralisation des mouvements de capitaux a été un facteur d’instabilité et de crise, sans le moindre impact positif sur la croissance économique[3]. Cela n’empêche par le groupe Terra Nova, proche du PS, de s’y opposer catégoriquement. Jacques Sapir soutient que le système monétaire européen aurait pu être viable si l’on avait mis en place une monnaie commune soustraite à la spéculation par des contrôles de capitaux garantissant une déconnexion avec les marchés financiers de l’extérieur de la zone. Pour quelle raison, alors, avoir privilégié la monnaie unique sur le contrôle des capitaux ?

L’Allemagne a-t-elle souhaité ou subi le passage à l’euro ?

Jacques Sapir soutient que l’euro a été voulu par l’Allemagne qui souhaitait à tout prix empêcher qu’un contrôle des capitaux ne voie le jour. Pour pouvoir ultérieurement justifier son choix de monnaie unique, il lui fallait créer un cadre exposant les États à la spéculation des marchés financiers. Avec le soutien de la Grande-Bretagne, Berlin a donc fait pression pour que figure dans le traité de Maastricht, la liberté totale des capitaux, qu’il s’agisse des mouvements au sein de l’Union européenne ou avec le reste du monde. La monnaie unique garantissait l’accès des produits allemands au marché commun, en privant les autres pays de la possibilité de dévaluer leur monnaie pour rééquilibrer leur position. Les Allemands refusaient par ailleurs que se constitue une union de transfert qui les aurait obligés de subventionner les autres pays membres[4].

Dans un contexte de réunification et de disparition de la sphère soviétique, le chancelier Helmut Kohl propose en 1991 à François Mitterrand la signature du traité de Maastricht, qui entérine le principe de l’union monétaire. En échange de l’abandon de son deutschemark, l’Allemagne fait inscrire l’idée de stabilité monétaire, issue de sa Constitution. Toute idée de mutualisation des dettes est donc considérée comme anticonstitutionnelle, ce qui interdit à la BCE d’accorder des prêts aux différents États de la zone euro. L’Allemagne souhaitait faire de la monnaie unique un cadre contraignant mais sans la moindre compensation du point de vue budgétaire. Le choix de la monnaie unique est présenté comme un sacrifice de l’Allemagne, alors qu’il s’agit en réalité de ce qu’elle souhaitait obtenir. François Mitterrand s’est bercé d’illusion, s’il pensait clouer à la main de l’Allemagne en lui faisant renoncer à son mark.

L’euro entre libéralisme et fédéralisme furtif

Le choix de l’euro a été justifié par l’idée que dans une économie ouverte et en présence d’une liberté totale des mouvements de capitaux, on ne pouvait plus avoir de politique monétaire indépendante. En réalité, rien n’imposait cette solution si ce n’est la vision libérale d’après laquelle le libre-échange et la liberté des mouvements de capitaux sont des options souhaitables. Les tenants de la monnaie unique refusaient de voir qu’une fois délivrée de la pression des marchés financiers, une politique monétaire nationale retrouvait toute son efficacité.

Tous les arguments ont été utilisés pour convaincre des bienfaits de la monnaie unique. L’idée que l’utilisation d’une même monnaie conduirait à une convergence des économies a permis de rallier à l’euro une partie de la gauche française. Certains ont soutenu que la monnaie unique engendrerait, par sa seule existence, une croissance de 1% à 1,5% plus élevée… Quinze ans plus tard, tout le monde peut constater que rien de ce qui avait été annoncé n’est advenu puisque la zone euro a connu la croissance la plus faible au sein du monde développé et que les écarts entre les économies se sont renforcés.

Jacques Sapir s’en prend également à ceux qui ont cherché à imposer, de manière dissimulée, une Europe fédérale à des peuples qui n’en voulaient pas. « Croire que par une succession de crises, l’on aboutirait à construire l’image d’une inéluctabilité du fédéralisme était un pari très dangereux ». Les tenants des « États-Unis d’Europe » feignent d’ignorer que le fédéralisme implique une politique budgétaire commune pour permettre des transferts des régions les plus riches vers les régions les plus pauvres. Le fédéralisme ne peut donc fonctionner qu’à condition qu’il existe un sentiment d’appartenance à l’échelle européenne qui surplombe les clivages nationaux. A l’heure actuelle, existe-il une solidarité suffisante entre des populations qui ne partagent ni la même langue, ni la même histoire ? Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, les gouvernements et les populations restent, à ce jour, opposés à une union de transfert.


[1] En 1992, le SME est confronté à une violente spéculation déclenchée à la suite de l’échec du référendum danois sur l’Europe.

[2] Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, Seuil, 2012, p. 26.

[3] Dani Rodrik et Arvind Subramanian, « Why Did Financial Globalization Disappoint? », IMF Staff Papers, 2009.

[4] Pour l’Allemagne, la richesse accumulée devait, dans un contexte d’effondrement démographique et de vieillissement de la population, servir à financer les retraites.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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