Les problèmes structurels de l’euro

Aucune des prévisions des tenants de la monnaie unique ne s’est réalisée. La zone euro a connu la plus faible croissance au sein des pays du monde développé[1] . En Europe, l’écart est important avec les pays restés en dehors de la zone euro, comme la Norvège et la Suède qui ont connu une croissance moyenne de 1,8% entre 2001 et 2011, contre 1,1% pour la zone euro. En outre, loin d’avoir favorisé un mouvement de convergence des économies au sein de la zone euro, la monnaie unique a au contraire renforcé les écarts de compétitivité entre les pays d’Europe du Nord et ceux d’Europe du Sud.

L’euro a en réalité fonctionné entre 1999 et 2008 sur un compromis malsain. L’Allemagne obtenait un libre accès aux marchés de ses voisins et leur offrait, en échange, la possibilité de s’endetter pour acheter des produits allemands. Mais cette possibilité d’emprunter aux mêmes taux que l’Allemagne n’existe plus depuis que s’est amorcé depuis 2008 un mouvement de divergence des taux d’intérêt.

Les pays européens pouvaient-ils avoir une même monnaie ?

La création de l’euro a été présentée tantôt comme un moyen d’éviter la spéculation des marchés financiers sur les taux de change, tantôt comme un premier pas vers une Europe fédérale. En réalité, les pays de la zone euro ne peuvent, compte tenu de la diversité de leurs structures économiques, se passer de l’arme monétaire. Le renforcement des écarts de compétitivité entre les pays soumis à une même politique monétaire s’explique très largement par la persistance de taux d’inflation structurels divergents. Or, comme le rappelle Jacques Sapir, une inflation importante peut parfois s’avérer positive pour la croissance économique. Imposer une politique monétaire unique, consistant à lutter contre l’inflation, n’a donc pas de sens puisque certains pays peuvent avoir intérêt à dévaluer leur monnaie pour retrouver de l’inflation.

L’étude de la structure du commerce international met également en évidence que tous les pays ne souffrent pas de la même manière du taux de change de l’euro. La France est avec la Grèce l’un des pays dont le commerce à l’extérieur de la zone euro est le plus important. Le commerce libellé en euro ne représente pour la France que 52% de ses exportations, contre 74% pour l’Italie, 63% pour l’Allemagne et 60% pour l’Espagne. L’économie française souffre dont bien plus de la surévaluation de l’euro par rapport au dollar que l’économie allemande[2], d’autant que celle-ci renforce les effets négatifs du libre-échange sur les travailleurs français. L’étude du commerce au sein de la zone euro révèle également de profonds déséquilibres. L’Allemagne bénéficie d’un coût salarial réel inférieur de 25% à l’Italie, l’Espagne ou la Grèce, tout en réalisant 60% de son excédent commercial sur les pays de la zone euro. Cette situation renvoie à la politique suivie par l’Allemagne dans les années 2000, qui est en partie à l’origine de la crise actuelle.

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La politique de cavalier solitaire de l’Allemagne au sein de la zone euro

Pour gagner en compétitivité, l’Allemagne a décidé, à partir de 2003, de transférer le poids des charges des entreprises sur les ménages, en sacrifiant sa consommation intérieure. Elle incite aujourd’hui les pays du Sud à procéder aux mêmes réformes. Mais l’Allemagne aurait-elle pu mener sa politique si ses voisins n’avaient pas procédé, au même moment, à des politiques de relance permettant l’achat de produits allemands ? Si tous les pays européens avaient déprimé leur marché intérieur comme en Allemagne, il n’y aurait tout simplement plus de demande intérieure en Europe. En outre, cette politique n’a pas eu d’effet trop négatif sur l’emploi qu’en raison de la démographie déclinante de l’Allemagne. La stratégie de Berlin a créé, à partir de 2002, un déséquilibre au sein de la zone euro, qui explique la progression des excédents allemands et l’explosion des déficits commerciaux en France, en Italie et en Espagne. Ce déséquilibre a été à l’origine soit d’un endettement privé soit d’une hausse de l’endettement public dans les pays déficitaires.

Jacques Sapir souligne que les succès de la politique allemande ne viennent que du fait que les autres pays ont adopté une autre stratégie qu’elle. En cherchant à les forcer à l’imiter, l’Allemagne se condamne à la récession. Elle ne peut continuer à se développer en appauvrissant constamment ses voisins et en se refusant à développer son propre marché intérieur. Parce qu’elle n’est pas reproductible par d’autres pays, la stratégie allemande ne saurait donc constituer un modèle.

L’illusion d’un modèle allemand

L’Allemagne est souvent présentée comme un modèle à imiter pour les aux autres pays de la zone euro. Les admirateurs du « modèle allemand » oublient bien souvent que, sauf vis-à-vis des pays de la zone euro, l’Allemagne a perdu en compétitivité. Son solde extérieur est même négatif avec certains pays émergents, comme l’Inde ou la Chine. « En fait, la zone euro apparaît comme l’instrument qui permet à l’Allemagne de maintenir sa politique néomercantiliste en dépit de la surévaluation de l’euro, en compensant les parts de marché qu’elle perd dans le reste du monde par ce qu’elle gagne sur ses partenaires de la zone euro qui ne peuvent dévaluer ».

Si les dépenses consacrées aux activités de recherche et développement sont légèrement supérieures à celles de la France, l’avantage de l’Allemagne réside surtout dans l’utilisation d’une main d’œuvre bon marché dans les pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale. L’Allemagne est, en réalité, touchée par la désindustrialisation et sous-traite une part de plus en plus importante de sa production industrielle dans ces pays[3]. Or, ce passage du made in Germany au made by Germany a eu des conséquences importantes sur la remise en cause du modèle social allemand depuis une dizaine d’années. La différence de coût du travail entre la France et l’Allemagne est liée à la politique de transfert des charges patronales sur les ménages, via l’augmentation de la TVA. Enfin, si l’Allemagne est moins sensible au phénomène des délocalisations, c’est parce qu’elle conserve encore un tissu industriel plus dense qu’en France pour des raisons historiques, et que l’emploi industriel tend à diminuer pour des raisons démographiques. Voilà pourquoi l’Allemagne peut perdre des emplois industriels, sans voir nécessairement son chômage augmenter.


[1] Entre 2001 et 2011, la croissance n’a été que de 1,1% dans la zone euro mais de 1,9% pour les États-Unis, 1,6% pour le Royaume-Uni, 1,8% pour la Suède et la Norvège, 2,1% pour le Canada et 3,1% pour l’Australie.

[2] La France perd au taux de change de 1 euro pour 1,40 dollar américain, entre 1,5% et 2% de croissance par an.

[3] Le phénomène de désindustrialisation en Allemagne a été longtemps masqué par la baisse de la demande d’emplois lié à la chute de la natalité.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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