Quelles stratégies face à la crise de la dette dans la zone euro?

ob_d849a648d776659784a6e781eaf6b7ef_grece-enclume-upr1Plusieurs responsables politiques de gauche se refusent à mettre en cause la monnaie unique, en soutenant que sortir de l’euro ne mettrait nullement fin aux politiques néolibérales menées depuis les années 1980. Jacques Sapir souligne au contraire que ces politiques néolibérales s’incarnent dans les institutions de la monnaie unique et que l’euro permet d’approfondir la remise en cause des acquis sociaux.

La crise de la dette, une crise du système financier de l’euro

L’euro nous a-t-il-protégés de la crise financière de 2008, comme continuent de le prétendre les européistes de tous bords ? En réalité, c’est l’absence de règlementation cohérente au sein de la zone euro qui a permis aux banques d’utiliser l’épargne européenne pour irriguer d’autres zones économiques du monde plutôt que de se concentrer sur l’économie réelle. Ce détournement, qui s’explique très largement par les faibles perspectives de croissance au sein de la zone euro, a largement favorisé le processus de « contamination » de la finance européenne par les subprimes issus des États-Unis.

Ces problèmes auraient très bien pu être évités via un contrôle des capitaux et l’interdiction de certaines opérations de titrisation des dettes, mais cela aurait mis en évidence l’inutilité d’une monnaie unique… A travers leur refus d’instaurer un contrôle des capitaux, les dirigeants européens ont ouvert la porte aux stratégies de prise de risque des banques. L’Irlande et l’Espagne ont d’ailleurs fondé leur croissance sur la possibilité de bénéficier de taux extrêmement faibles pour spéculer sur l’immobilier, jusqu’à ce que ces pays soient rattrapés par la bulle financière qu’ils avaient contribué à créer.

L’impasse des politiques d’austérité visant à sauver l’euro

Pour éviter un effondrement du système financier, les dirigeants européens cherchent à sauver l’euro à tout prix. Ils mènent des politiques de déflation visant à réduire les déficits publics, à travers une baisse des dépenses publiques et une augmentation des impôts. Le problème est que ces mesures conduisent à une contraction de la demande qui fait augmenter le chômage et pèse sur le retour à la croissance. Les gains obtenus via la baisse des dépenses publiques sont donc annulés par la chute des recettes fiscales et le déficit augmente.

Les mesures d’austérité prises par les dirigeants européens au nom du sauvetage de l’euro conduisent à un désastre social et pénalisent en priorité les pays qui ont une démographie expansive. Le chômage atteint 27% en Grèce et en Espagne, 16% au Portugal, 13% en Italie et 11% en France. En Grèce, plus de 44% de la population est passé sous le seuil de pauvreté. « En fait, une défense à tout prix de l’euro passant par des tentatives radicales de stabilisation du rapport dette publique/PIB transformera l’Europe en zone de régression sociale et de dépression économique généralisée ». L’histoire a pourtant montré que les politiques d’austérité étaient désastreuses quand il s’agissait de résorber les déséquilibres importants. Or ce sont les mêmes politiques de déflation adoptées lors de la crise de 1929 qui sont aujourd’hui mises en œuvre en Europe[1]. En Allemagne, la politique menée par le chancelier Brüning entre 1929 et 1932 a fait passer le nombre de chômeurs de 13% à 43%, précipitant les succès électoraux du Parti nazi.

La crise grecque ou la nécessité du défaut

La multiplication des plans d’austérité et des politiques de déflation conduisent à une situation critique en Grèce mais également en Espagne, au Portugal et en Italie. Ces pays connaissent une forte montée des troubles sociaux et des manifestations mettant directement en cause l’Europe. Devant cette situation, les autorités européennes semblent désemparées et avoir perdu tout contrôle sur la suite des événements. La gravité de la crise réside, en réalité, dans le risque de contagion au sein de la zone euro. Derrière la crise grecque, il y a la situation du Portugal, de l’Irlande, de l’Espagne et de l’Italie.

Jacques Sapir estime que la situation de la Grèce n’est plus tenable et que celle-ci doit faire défaut de manière importante, avant de sortir de l’euro. Cette sortie de l’euro devra s’accompagner d’une forte dévaluation de la drachme, qui permettra à la Grèce de reconstituer sa compétitivité[2]. Une sortie de l’euro provoquera certes un choc mais il ne sera pas supérieur à celui que connaissent déjà les pays soumis aux politiques de déflation. L’économiste souligne que, par le passé, d’autres pays ont fait défaut, comme la Russie en 1998 et l’Argentine en 2002. Ces pays ont d’ailleurs connu par la suite des taux de croissance très élevés qui leur ont permis de rétablir la situation sociale de la population.

Un défaut entraînerait certes la faillite d’une dizaine de banques grecques, mais celles-ci pourraient être recapitalisées si la banque centrale de Grèce retrouve son pouvoir de création monétaire. Il y aura certainement une remontée de l’inflation[3] mais l’activité économique repartira instantanément et les baisses de salaire ne seront plus nécessaires. A l’échelle de la zone euro, une sortie de la Grèce provoquerait en revanche un risque de contagion sur le Portugal, l’Espagne et l’Irlande, qui pourrait se traduire par un effondrement du système financier.

Le coût du sauvetage de l’euro et l’illusion du fédéralisme

Des responsables politiques cherchent à isoler le cas de la Grèce pour mieux accréditer l’idée que la monnaie unique pourrait être sauvée. A ceux qui dénoncent le coût d’une sortie de l’euro, Jacques Sapir rappelle que l’aide en faveur de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal, c’est-à-dire sans même prendre en compte le cas de l’Italie et de l’Espagne, s’élèverait à 1 700 milliards d’euros pour les huit prochaines années, soit 218 milliards par an. Les problèmes ne peuvent pas être abordés de manière isolée. « La crise est cumulative, et c’est bien pour cela qu’elle est une crise générale du système financier de l’Union européenne et de l’euro ». La spécificité de la crise européenne réside surtout dans l’aveuglement de la classe politique et son incapacité à prendre des décisions, d’où des surenchères dans l’austérité et la fuite en avant vers un fédéralisme déguisé sous le nom de « gouvernance économique de l’Europe ». Le discours tenu par certains responsables est celui de « l’Europe fédérale ou le chaos ». Le projet fédéraliste s’annonce clairement comme antidémocratique et vise à contourner la souveraineté des peuples, dans un contexte de crise et de panique des élites.

En réalité, le fédéralisme que les européistes appellent de leurs vœux n’est qu’une illusion. Pour fonctionner, l’euro doit être adossé à un État européen permettant la collecte d’impôts et le transfert des dettes privées en dettes publiques. Or l’émergence d’un État européen implique un sentiment d’appartenance à une même communauté, qui n’existe pas[4]. Les peuples forment des communautés politiques trop différenciées, tant par l’histoire que par leurs institutions, pour pouvoir fusionner en une communauté politique unique.

Est-il possible de sortir des politiques d’austérité, en préservant l’euro ?

A gauche, des partis politiques dénoncent l’austérité et souhaitent changer les règles de fonctionnement de la monnaie unique, sans sortir de l’euro pour autant . En France, c’est la position du Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, et plus généralement du Front de Gauche. Cette position consiste à demander à la BCE de prêter directement aux États, ce qui placerait la zone euro hors de la tyrannie des marchés financiers et mettrait fin à la spéculation. Une politique de création monétaire présenterait, de surcroît, l’avantage de faire baisser le cours de l’euro. Mais c’est oublier que l’Allemagne, qui n’a renoncé à son mark qu’à la condition que la stabilité monétaire soit inscrite dans les statuts de la BCE, rejette catégoriquement cette orientation. Les tenants de cette stratégie objectent qu’ils passeraient outre l’opposition de l’Allemagne, réquisitionneraient de manière unilatérale leur banque centrale et lui demanderaient de prêter directement à l’État. Si cette option apporte une solution temporaire à la crise de la dette, cela ne résout cependant aucun des problèmes structurels de la monnaie unique et n’apporterait aucune réponse aux divergences de compétitivité des pays de la zone euro.

En réalité, on s’aperçoit que cette stratégie conduirait mécaniquement à faire éclater la zone euro, sans prendre la responsabilité d’une sortie unilatérale de la monnaie unique.

– Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro?, Seuil, 2012.


[1] En Allemagne, le chancelier Brüning mène entre 1929 et 1932 une politique de déflation qui vise à réduire les déficits publics : baisse des allocations chômage, baisse du salaire des fonctionnaires de 10%, hausse des impôts et des cotisations sociales.

[2] La Grèce a tout intérêt à dévaluer compte tenu de la faible intégration de son commerce international à la zone euro : tourisme, exportation vers les pays du Moyen-Orient ou l’Europe balkanique, revenus de la flotte de commerce…

[3] L’inflation pourrait être de l’ordre de 10-15% mais resterait parfaitement contrôlable.

[4] En 2011, 75% des Allemands et 68% des Français interrogés se prononçaient contre une aide supplémentaire à la Grèce.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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