Pourquoi sortir de l’euro?

Après avoir examiné toutes les solutions envisageables pour régler la crise de l’euro, Jacques Sapir en conclut qu’il est désormais impossible de sauver la monnaie unique. La dissolution de l’euro lui apparaît comme une condition nécessaire pour sortir de la crise de la dette et régler le problème des écarts de compétitivité en Europe. La succession des politiques néolibérales menées depuis 1983 en France s’incarnent dans les institutions de la monnaie unique. La rupture avec l’euro constitue donc une opportunité majeure pour les tenants d’une alternative qui rompe clairement avec les orientations libérales et monétaristes de ces trente dernières années.

Renouer avec la croissance et sauver l’État social

Accepter de rester dans le cadre de l’euro implique de consentir au démantèlement de l’État social et à la baisse du niveau de vie. Quand l’État est placé sous la tutelle des marchés financiers et que tout financement direct du déficit par la banque centrale est interdit, la réduction du déficit ne peut passer que par des politiques d’austérité. Ces politiques d’austérité passeront nécessairement par des augmentations d’impôts et une baisse des dépenses publiques. Or ces dernières constituent la principale source de soutien de la demande en France. Il s’en suivra une montée du chômage et des inégalités, qui auront des effets dépressifs sur l’économie française. Jacques Sapir souligne que la baisse du pouvoir d’achat sera nettement plus importante si nous devons rester dans l’euro que si nous en sortions.

La meilleure façon de stabiliser le poids de la dette publique réside dans une relance de la croissance par la dévaluation. Une dévaluation de 25% permettrait une croissance moyenne de 3% par an. Cette forte croissance permettra une relance de la demande intérieure, qui produira une baisse significative du chômage et à terme une remise à l’équilibre des comptes publics . L’effet sur la consommation de la dévaluation ne serait que de 2%. En réalité, sortie de l’euro provoquerait « un choc immédiat, suivi d’une forte croissance », alors que le maintien dans l’euro imposerait une baisse du pouvoir d’achat et une dégradation régulière de la situation.

Permettre la réindustrialisation du pays

La disparition de l’industrie en France s’explique autant par le libre-échange, qui met en concurrence les ouvriers français avec ceux des pays émergents, que par la monnaie unique. L’euro s’est certes apprécié par rapport au dollar mais encore plus par rapport aux monnaies de certains pays émergents. Le processus de désindustrialisation remonte en réalité à la politique du « franc fort » menée, à partir de 1986, par Pierre Bérégovoy. Cette politique avait été présentée comme devant permettre une convergence avec l’Allemagne dans la perspective d’une monnaie européenne. Ce processus s’est considérablement accéléré depuis le passage à la monnaie unique et, depuis 2003, avec la surévaluation de cette dernière.

Une croissance supérieure à 3% est nécessaire pour enrayer le processus et que nous arrêtions de perdre des emplois. Or seule une dévaluation de plus de 25% serait susceptible de nous procurer un choc de croissance permettant d’arrêter puis d’inverser le processus de désindustrialisation. Si des mesures structurelles seront nécessaires pour ancrer le processus de réindustrialisation du pays dans la durée. le gain total d’emplois dans les trois ans suivant la dévaluation pourraient s’élever entre 800 000 et 1,3 millions d’emplois.

La fin de l’euro signerait-elle la fin de la coopération entre les peuples ?

Contrairement à ce que prétendent les tenants du « L’euro, c’est la paix, l’euro c’est l’Europe », la paix n’a été garantie sur le continent européen que par la combinaison de la menace soviétique et de la dissuasion nucléaire. Les européistes feignent, en outre, de voir que sur les 28 pays de l’Union européenne, seulement 17 appartiennent à la zone euro. Jacques Sapir rappelle surtout qu’une coopération ne vaut que quand un ou plusieurs pays ont les moyens de sanctionner un pays qui détournerait le processus de coopération à son profit. Un conflit est parfois préférable à une forme de coopération capturée par un ou quelques acteurs. Or, il s’avère que si le projet de monnaie unique constituait une forme de coopération, celle-ci a été capturée au profit de l’Allemagne.

Loin de garantir la paix entre les peuples, l’euro risque chaque jour de renforcer la contrainte imposée par Berlin et par là faire monter la germanophobie. Le refus temporaire de la coopération, le choix délibéré du conflit peut au contraire permettre de reconstruire avec l’Allemagne une attitude crédible sur la base de laquelle une négociation ultérieure peut aboutir. La France en a donné l’exemple en 1965 avec la « politique de la chaise vide » qui devait aboutir au fameux « compromis du Luxembourg ». L’Europe doit davantage craindre le réveil des antagonismes franco-allemand que la fin de l’euro.

Pour sauver le principe de coordination monétaire, Jacques Sapir propose une monnaie commune, qui permettrait de conserver les avantages de l’euro actuel sans ses inconvénients. Au sein de la zone, chaque pays recouvrerait sa souveraineté monétaire mais dans un cadre de fortes réglementations des marchés financiers. Les États pourraient se financer auprès de la BCE, à l’abri des marchés financiers, et les taux de change entre monnaies seraient fixés et réajustés tous les ans en fonction de l’évolution de la compétitivité de chaque pays. La monnaie commune assurerait les transactions commerciales et financières avec les pays extérieurs à la zone mais dans un cadre limitant la spéculation et permettant à la BCE d’orienter le cours de cette monnaie.

Le monde après l’euro ou le retour des nations

La sortie de l’euro implique un recentrage, au moins temporairement, sur le cadre national, seule source de la légitimité démocratique. Jacques Sapir estime qu’il ne peut y avoir de politique économique que par la réaffirmation de la souveraineté. La question du pouvoir devient le cœur de la sortie de crise. L’expérience d’Evgueni Primakov en Russie en 1998, puis celle de Nestor Kirchner en Argentine en 2002 ont consacré la réaffirmation du pouvoir d’État et de l’intérêt national dans un contexte d’affrontement avec le FMI. Une stratégie de rupture avec l’euro marquerait le retour du politique et la mise hors-jeu des institutions financière néolibérales à l’échelle européenne.

Il va de soi que la disparition de l’euro transformerait radicalement l’Union européenne en amenant progressivement tous les pays à prendre des mesures de contrôle des capitaux, en violation de l’article 63 du traité de Lisbonne. Une fois les pays européens protégés de la spéculation, les marchés financiers ne manqueront pas de s’attaquer au dollar. Or les déficits des États-Unis sont immenses. Ces derniers seraient sans doute contraints de choisir entre une austérité très forte ou abandonner leur statut de pays à monnaie de réserve. Si cette dernière option est privilégiée, certains pays émergents comme la Chine et la Russie pourraient réfléchir à une nouvelle monnaie de réserve. Autrement dit, de la crise de l’euro pourrait naître l’intérêt pour une réforme globale du système monétaire internationale, qui jetterait les bases d’une démondialisation financière et monétaire.

Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro?, Seuil, 2012

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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