L’impact de la mondialisation sur le partage des richesses

A travers la mise en concurrence des travailleurs français avec ceux issus de pays à faibles coûts salariaux, la mondialisation a constitué, pour les classes dirigeantes françaises, un moyen de faire baisser la pression que les salariés exerçaient au début des années 1970 sur les profits. Les discours sur « la contrainte extérieure » ou la « solidarité européenne » masquent un projet qui consiste en réalité à revenir sur les principales conquêtes sociales des années 1950 et 1960. Ces discours ont permis de faire accepter aux citoyens une baisse de la part des salaires, en présentant ces mesures comme une évidence, alors qu’elles sont le produit de politiques publiques.

La politique de rigueur de 1983, « un mai 68 à l’envers »

La part des salaires dans la valeur ajoutée reste stable de 1955 à 1973, avant de connaître une amélioration sensible entre 1974 et 1982. Cette évolution favorable aux salariés est le résultat des avantages obtenus au lendemain du mouvement de mai 1968. Les augmentations de salaires issus des accords de Grenelle ont débouché sur une phase de forte croissance, au point que l’Hudson Institute avait prédit que la France supplanterait le Japon dans vingt-ans ! Le mouvement des salaires s’inverse à partir de 1983, avec la politique de rigueur menée par Jacques Delors et le choix en faveur de l’Europe qui conduit à une baisse de la part des salaires[1].

Les socialistes français se rallient à une politique néolibérale, qui correspond plus ou moins à celle conduite au Royaume-Uni par Margaret Thatcher et aux États-Unis par Ronald Reagan. L’adaptation de la France au cadre européen vise, en réalité, à réduire les avantages que les salariés français avaient pu arracher à la suite de mai 68. En cela, le plan Delors peut être vu comme un « mai 68 à l’envers ».

La stagnation des salaires liée au chômage de masse résultant du Plan Delors est relayée par la politique du « franc fort », qui vise à réunir les conditions d’entrée dans la zone euro. Cette politique d’imitation de l’Allemagne consistant à refuser toute dévaluation et maintenir un taux de change surévalué aurait provoqué un millions de chômeurs supplémentaires. La politique de rigueur impulsée par Jacques Delors s’étendra en réalité sous les deux septennats de Mitterrand.

Une stagnation des salaires et une montée des inégalités liée au libre-échange

https://i2.wp.com/www.france.attac.org/sites/default/files/imagecache/logopleinepage/fairtrade_copy.jpgLa poursuite de la stagnation des salaires dans les années 1990 s’explique par le choix en faveur du libre-échange et du marché unique, dans le cadre de l’Union européenne. L’indicateur d’ouverture de l’économie française aux échanges internationaux passe de 36% à 58,4% entre 1989 et 2000. La mise en concurrence des travailleurs français avec ceux d’autres pays à faibles coûts salariaux se traduit par une pression accrue sur les bas salaires. L’ouverture au libre-échange a donc joué un rôle important dans le décrochage des salaires par rapport à la productivité. L’intégration européenne a en réalité contraint les socialistes français à geler les salaires dans la mesure où il n’était plus possible pour eux d’utiliser l’arme de la dévaluation, en ajustant son taux de change au taux d’inflation, comme dans les années 1950-1960.

La libéralisation du commerce international s’est accompagnée dans tous les pays développés d’une montée des inégalités[2]. La tendance à l’égalisation relative des revenus, observée dans les années 1930, s’inverse radicalement à partir du début des années 1980. Alors que ces inégalités ont explosé aux États-Unis et au Royaume-Uni, la France est, avec la Suède, l’un des pays qui a le mieux résisté. Le pays ne connaît un relèvement de la part des 1% les plus riches que de 1984 à 1990, soit au moment même où la part des salaires dans la valeur ajoutée se met à baisser. L’impact du libre-échange sur les salaires a été masqué sur le plan statistique par la réintroduction dans les salaires de revenus du capital, que ce soit dans la finance ou dans l’industrie. Les rémunérations astronomiques des grands patrons et les bonus des traders tendent à être assimilés aux salaires. Il n’est donc pas étonnant de voir le salaire moyen augmenter.

Le décrochage des salaires depuis 1983 est indiscutable et coïncide curieusement avec les premières émeutes urbaines et l’émergence du Front national[3] . Jacques Sapir soutient que l’ensemble des pathologies sociales connues sous le nom de délinquance et de trafic de stupéfiants trouvent leurs racines dans ce tournant de 1983. Si ce décrochage n’avait pas eu lieu, le niveau du salaire moyen serait 25% supérieur à ce qu’il est actuellement. Pour les salaires les plus faibles on peut parler d’un retard de 35% à 45%.

Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011


[1] Jacques Delors supprime en 1982 l’échelle mobile des salaires, qui permettait l’indexation des salaires sur les prix, afin de préserver le pouvoir d’achat des salariés face à l’inflation. 

[2] On assiste à une hausse du salaire moyen mais à une stagnation du salaire médian.

[3] La politique de rigueur est décidée en mars 1983. Quelques mois plus tard, à l’été 1983 survient la révolte des Minguettes à Vénicieux. Un an plus tard, aux élections européennes de 1984, le Front national fait son apparition avec un score supérieur à 10%.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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