L’impact du libre-échange sur l’économie française

A travers la mise en concurrence des travailleurs français avec ceux des pays à faibles coûts salariaux, la mondialisation marchande pèse fortement sur l’économie française. La multiplication des délocalisations et des destructions d’emplois résulte directement de l’ouverture au libre-échange, même si ces phénomènes ont été renforcés par la surévaluation de l’euro depuis 2002. Devant les conséquences du libre-échange sur l’économie française, certains discours politiques sont marqués par un retour des idées protectionnistes. L’objectif est de compenser les écarts abusifs de salaires par des taxes touchant certains produits.

Quels pays seraient concernés par des mesures protectionnistes ?

Les opposants au protectionnisme soutiennent que le libre-échange bénéficie aux pays les plus pauvres et que s’y opposer serait un caprice de pays riche. Prendre des mesures protectionnistes pour protéger les ouvriers français de la concurrence déloyale traduirait un penchant égoïste voire nationaliste. Face à cette objection, Jacques Sapir a répondu que la haine de la nation n’était que « l’internationalisme des imbéciles ». Des mesures protectionnistes ne viseraient en réalité que les pays qui bénéficient de coûts salariaux beaucoup plus faibles que les pays développés, mais qui connaissent dans le même temps, dans certaines branches, une hausse importante de leur productivité. Ces taxes devraient donc être calculées à la fois par pays et par branche d’activité. Dans ces conditions, le protectionnisme peut être conçu comme un moyen d’encourager ces pays à développer leur marché intérieur et à augmenter les salaires pour créer les conditions d’un échange juste.

Le coût salarial unitaire (CSU) est l’indicateur le plus pertinent dans la mesure où il prend en compte le coût du travail et le niveau de productivité du pays considéré. Plusieurs pays d’Asie ont connu des gains de productivité importants sans que ceux-ci se soit accompagnés d’une hausse équivalente des salaires. En Chine, le coût salarial unitaire représente toujours, pour les secteurs exportateurs de l’industrie, 25% de celui de la France, alors que la productivité a augmenté de manière considérable. Ce phénomène se retrouve avec la Corée du Sud, le Mexique, Singapour ou l’Inde. Dans la mesure où ces pays connaissent une montée en qualité de leurs produits, il est vain de croire que les pays occidentaux pourront se spécialiser éternellement dans les productions de haute valeur ajoutée.

La question des différences de coûts salariaux se retrouve au sein des pays membres de l’Union européenne. Le coût salarial unitaire s’établit, pour les nouveaux entrants, à 50% de celui des pays d’Europe de l’Ouest. Or dans des pays comme la Slovénie, la Hongrie et la République Tchèque, la productivité est certes faible mais augmente très rapidement. Ce sont en réalité les pays qui ont les niveaux de productivité les plus faibles qui connaissent les gains les plus élevés. Ceci pose la question du rôle prétendument protecteur de l’Union européenne.

L’Union européenne protège-t-elle de la mondialisation ?

Quoi qu’en disent les plus fervents des européistes, l’Union européenne ne constitue pas une protection face à la concurrence des pays à bas coûts salariaux. L’élargissement de l’Union européenne de 15 à 27 a au contraire joué un rôle considérable dans la pression qu’exerce la mondialisation sur l’économie française. Les « délocalisations de proximité » se sont multipliées dans les pays d’Europe de l’Est qui connaissent des gains de productivité considérables[1], alors que les salaires n’ont pas progressé à la même vitesse. Dans le cadre du marché unique, ces pays ont pu exporter sans barrière vers les pays du noyau historique de l’Europe.

Cette situation ne peut être justifiée par une quelconque « solidarité européenne » car les destructions d’emplois dans les pays d’Europe de l’Ouest n’ont nullement profité aux populations d’Europe de l’Est. Les écarts entre les économies de ces pays et les économies occidentales se sont considérablement creusés entre les années 1990 et le milieu des années 2000. Les disparités se sont également accrues, qu’il s’agisse du revenu par habitant ou de l’espérance de vie. Le processus d’élargissement de l’Union européenne n’a donc profité ni aux populations d’Europe de l’Est ni bien évidemment à celles de nos pays.

Le choix de l’élargissement s’explique davantage par la volonté des élites de casser le modèle social ouest-européen en le soumettant très brutalement à la concurrence de ces nouveaux entrants. Loin d’avoir apporté une convergence sociale rapide, la politique d’élargissement à au contraire conduit à un nivellement par le bas, pour le plus grand profit des grandes entreprises.

Les conséquences du libre-échange sur l’économie française

Le libre-échange est responsable, outre les délocalisations directes[2], d’un « manque à employer » estimé entre 250 000 et 400 000 emplois. Ces délocalisations indirectes concernent la création d’emplois à l’étranger dans le seul but de réexporter la production vers le pays d’origine. Cette pratique est devenue, depuis une dizaine d’années, systématique dans l’automobile où 30% de la production a été délocalisée dans les pays à faibles salaires. Mais l’impact le plus tragique du libre-échange réside surtout dans le chantage aux délocalisations, qui permet aux entreprises de faire pression sur les salaires. Une pression supplémentaire s’exerce sur les salariés pour que les gains de productivité compensent les gains possibles en bas salaires. Ce phénomène se traduit par une montée du stress au travail et des maladies induites dont le coût est estimé entre 55 et 60 milliards d’euros, ce qu’il faut comparer aux 15 milliards de déficits de la sécurité sociale.

En prenant en compte l’impact des destructions d’emplois industriels sur l’emploi global, la pression du libre-échange nous coûte entre 3 et 3,5% de chômeurs supplémentaires. Il faut par ailleurs souligner l’aspect dynamique du chômage ou du retour à l’emploi. Un taux de chômage ramené à 4,3% signifie immédiatement un équilibre des comptes sociaux. Dès lors, le budget de l’État n’a plus à contribuer au financement des caisses : les cotisations peuvent être réduites ou les prestations sociales améliorées. Cette injection supplémentaire de pouvoir d’achat se traduisant par une hausse de la consommation et de l’investissement, il en résulte un niveau d’activité nettement supérieur qui tend aussi à faire reculer le chômage. La prise en compte de l’effet dynamique du chômage amène Jacques Sapir à affirmer que le libre-échange a augmenté le chômage de 138% à 177%.

Quelles alternatives politiques pour sortir du libre-échange ?

L’étude des méfaits de la globalisation marchande sur l’économie française pose la question des alternatives politiques pour sortir du libre-échange. Mais, aucun des deux grands partis français ne remet fondamentalement en cause la libre-circulation des marchandises. L’UMP et le PS ne divergent que sur la gestion de ses conséquences.

Les propositions libérales de l’UMP conduisent à une compression des salaires des plus modestes et un accroissement des inégalités. Cette politique de paupérisation accélérée des classes populaires se traduit par une pression de plus en plus forte sur les classes moyennes. L’épidémie de suicide à France Telecom en 2009 n’en constitue qu’un exemple. L’accroissement des maladies liées au stress au travail entraînera une hausse des coûts de l’assurance-maladie. La politique de « maîtrise » des dépenses de santé qui en résultera ne pourra que prendre la forme d’un non-remboursement d’un nombre toujours plus étendu de médicaments. « C’est donc une politique qui a un passé, le XIXe siècle, mais qui n’a aucun avenir [3]  ».

La politique proposée par le PS repose quant à elle sur une illusion, celle de croire qu’il est possible de séparer l’économique du social. Comment plaider pour une plus juste répartition des richesses en jouant uniquement sur les leviers sociaux, alors que les leviers économiques condamnent radicalement une telle politique ? Le PS ne remet nullement en cause le libre-échange ou l’euro. Or le déficit engendré par les dépenses sociales deviendrait vite insupportable si la France continue dans la voie de la stagnation économique ou de faible croissance qu’elle connaît depuis des années, et que l’introduction de l’euro a accentué. Jacques Sapir rappelle que toute politique de droite en économie aboutit immanquablement à une politique de droite dans le domaine social. L’alternative est claire. Soit le PS s’accommode de la politique économique actuelle mais il faudra aussi s’accommoder du démantèlement du modèle social, de la baisse du niveau de vie et de ses conséquences sociales et politiques. Soit il souhaite s’attaquer sérieusement à la question de l’emploi mais il faudra changer radicalement de politique économique. Si cette dernière option est privilégiée, une rupture assumée avec les politiques menées par l’Union européenne s’imposera.

– Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011.

[1] Ces gains de productivité sont le résultat d’investissements importants dans certaines branches de l’industrie comme l’automobile.

[2] Les délocalisations directes concernent les emplois déjà existants dans un pays et transféré dans un autre pays (généralement par la fermeture de l’usine dans le pays d’origine)

[3] J. Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011, p. 105.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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