Aurélien Bernier et les tabous de la gauche radicale (1)

Dans son dernier livre, La gauche radicale et ses tabous, Aurélien Bernier cherche à comprendre pourquoi, en pleine crise du capitalisme, le peuple se tourne davantage vers le Front national que vers la gauche de la gauche. L’auteur est proche du courant de la démondialisation et d’auteurs comme Jacques Sapir ou Emmanuel Todd qui cherchent à réhabiliter les idées de nation et de souveraineté dans une perspective de rupture avec les politiques néolibérales. Aurélien Bernier a publié plusieurs ouvrages contre le libre-échange, les politiques européennes et a participé à la création du M’PEP aux côtés de Bernard Cassen et de Jacques Nikonoff. Dans la gauche radicale et ses tabous, l’auteur soutient que c’est la destruction de la souveraineté nationale au profit de l’oligarchie financière qui est à l’origine de la percée du Front national en France. Dans la première partie de son livre, il revient sur les étapes du renoncement de la gauche à mener des politiques de gauche, au nom de la construction européenne. La seconde partie s’attaque à ce qu’Aurélien Bernier considère comme les trois tabous de la gauche radicale.

Le tournant de 1983 ou la trahison du peuple de gauche

François Mitterrand est élu en 1981 sur le programme commun signé entre le Parti Socialiste et le PCF. Ce programme, très marqué à gauche, prône « une rupture avec la société capitaliste », dans un contexte dominé par le triomphe de la droite libérale à l’échelle internationale. Margaret Thatcher est au pouvoir en Grande-Bretagne depuis deux ans et Ronald Reagan vient de devenir le nouveau président des États-Unis. La SFIO voit, de surcroît, depuis le tournant des années 1960, l’arrivée de nouveaux militants, formés dans les hautes écoles, nourris au libéralisme et qui remettent en cause le marxisme au nom de la modernité. Ces jeunes militants trouvent dans la construction européenne l’occasion de prôner le pragmatisme économique. Michel Rocard est emblématique de cette génération.

Au début de son mandat, François Mitterrand prend des mesures en faveur des travailleurs mais, dans un contexte de libre-échange de de liberté des mouvements de capitaux, sa politique de relance par la consommation échoue en 1982. Au lieu d’instaurer un strict contrôle des capitaux et de sortir du SME pour dévaluer fortement le franc, le gouvernement décide de se tourner vers l’Europe. Le PS proclame en mars 1983 le « tournant de la rigueur » et abandonne le programme de 1981 qui lui avait permis de parvenir au pouvoir. La sanction de ce qui est vécu comme une trahison est immédiate puisqu’aux élections européennes de 1984, le Front national obtient plus de 10% des voix et émerge sur la scène politique. L’orientation du PS vers la construction européenne constitue un moyen de masquer son renoncement à mener de véritables politiques de gauche.

L’abandon au FN de la défense de la souveraineté nationale

Devant la politique d’ouverture toujours plus grande du gouvernement en faveurs des libéraux et des centristes, le PCF s’oppose radicalement aux socialistes. Lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992, alors que la quasi-totalité de la classe politique est acquise à la mondialisation et à l’européisme, les communistes font campagne pour le non en défendant la souveraineté nationale. Ce n’est qu’en 1997 que, pour entrer dans le gouvernement de Lionel Jospin, Robert Hue abandonne le discours historique des communistes sur la nation et la critique de l’Union européenne. Désormais, à l’exception de Jean-Pierre Chevènement à gauche, et de gaullistes comme Philippe Séguin puis Nicolas Dupont-Aignan à droite, le Front national obtient le monopole de la défense de la souveraineté nationale. Jean-Marie le Pen peut faire oublier son admiration de Ronald Reagan, sa haine de l’État et s’en prendre désormais à la mondialisation libérale, en opérant un virage à 180°.

La mort de la social-démocratie et la victoire du social-libéralisme

Le 21 avril 1997, la gauche profite de la dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac pour revenir au pouvoir. Grâce à un contexte économique très favorable lié à la « bulle internet », le gouvernement de Lionel Jospin mène des politiques sociales, comme les 35 heures ou les emplois jeunes, mais retombe dans l’impuissance dès lors que la croissance ne lui permet plus de les financer. Dans les années 2000, les politiques néolibérales sont paradoxalement conduites, à l’échelle européenne, par les sociaux-démocrates. En France, Dominique Strauss-Kahn mène un programme de privatisation jamais vu par le passé, pour un montant de plus de 200 milliards de francs, – Air France, Crédit Lyonnais. Il baisse également en 1999 l’imposition sur les stock-options des entreprises du CAC 40, en offrant un cadeau de 4 milliards de francs à 12 000 dirigeants de multinationales françaises. Au même moment, Tony Blair en Grande-Bretagne et Gerhard Schröder en Allemagne dénoncent la dépense publique, défendent le marché et plaident pour la poursuite des politiques de libéralisation.

Mais quand la gauche de gouvernement mène les mêmes politiques néolibérales que la droite, quand la gauche altermondialiste réclame « un autre monde » ou « une autre Europe » sans préciser les moyens d’y parvenir, alors comment s’étonner de la montée du Front national ? La qualification de Jean-Marie le Pen pour le deuxième tour des élections présidentielles de 2002 consacre la victoire de la stratégie antimondialiste du FN opérée depuis 1992.

Le faux espoir du non au référendum de 2005

Après sa défaite du 21 avril 2002, le PS préfère accuser le MRC de Jean-Pierre Chevènement d’avoir divisé la gauche, plutôt que de réviser ses orientations sur la mondialisation et la question européenne . Mais à peine sorti du traumatisme de 2002, la gauche se divise de nouveau sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE) soumis par référendum en 2005. Ce traité, qui visait à donner un caractère constitutionnel aux orientations néolibérales de la construction européenne, est rejeté par 54% des Français alors que l’UMP, le PS, les Verts et l’UDF avaient fait campagne pour le oui. La population prend conscience qu’une rupture avec l’ordre libéral implique une rupture avec l’Union européenne.

Si la gauche radicale, qui avait fait campagne pour le non, se retrouve dans le camp des vainqueurs, elle ne propose rien d’autre qu’une réorientation de l’Europe, sans préciser les moyens d’y parvenir. Le seul parti politique à proposer une alternative cohérente, fût-elle contestable, est le Front national. La gauche radicale, parce qu’elle ne propose aucun débouché politique concret, s’effondre dans les urnes en 2007 : le PCF tombe à 1,93% des voix. Alors que Nicolas Sarkozy vient d’être élu président, la dimension antidémocratique des élites dirigeantes devient criante. Les élus du peuple font voter en 2008, par la voie parlementaire, le traité de Lisbonne qui n’est autre que la copie conforme du TCE que les Français avaient rejeté trois ans plus tôt. C’est dans ce contexte que Marc Dolez et Jean-Luc Mélenchon quittent le PS pour créer le Parti de Gauche.

Le nouveau discours du Front national

Si l’émergence d’une nouvelle force de gauche antilibérale suscite l’espoir chez certains déçus du Parti Socialiste, c’est le Front national qui attire le plus les milieux populaires. Le changement de discours de ce parti, depuis le départ de Jean-Marie le Pen, le rend plus dangereux que jamais. Parvenue à la tête du Front national, Marine le Pen développe un discours de plus en plus social, qui s’en prend au mondialisme, à la destruction des nations et la concurrence déloyale des pays à bas coût de main d’œuvre. Tout en rassurant les plus libéraux, en soulignant que l’impôt doit éviter de taper trop fort sur les hauts revenus, elle défend une plus grande intervention de l’État dans l’économie, le retour à une monnaie nationale, le contrôle de la banque centrale ou encore la possibilité de lever des droits de douanes sur certains produits.

Assurément, Marine le Pen ne cherche qu’ à réaménager le capitalisme au niveau national, sans remettre en cause le pouvoir du capital. Les changements proposés par le Front national sont pourtant perçus comme concrets et immédiats pour les classes populaires, face à un Front de gauche qui parle de « désobéissance européenne » mais refuse de sortir de l’euro, de peur d’être taxé de nationalisme. Aurélien Bernier souligne très justement que la gauche radicale s’est obstinée depuis trente ans à considérer toute mesure de rupture nationale comme un signe de xénophobie propre à l’extrême droite. « Tout ce qui vient du Front national provoque une telle répulsion chez les militants de la gauche radicale que le tri n’est plus fait entre « les idées du Front national » et les idées qui n’appartiennent à personne, mais sont reprises par le Front national[1] ». Faudrait-il abandonner la critique du libre-échange, de la liberté des mouvements de capitaux, et de la monnaie unique au motif que ces idées ont été récupérées par l’extrême droite ?

Rupture nationale mais perspective internationaliste

Aurélien Bernier invite à contester à l’extrême droite les idées de souveraineté, de protectionnisme et de sortie de l’euro mais pour les mettre au service d’un projet réellement progressiste et internationaliste. La sortie de l’euro du Front national ne reviendrait qu’à redonner à la France de nouvelles armes dans la guerre économique planétaire. Cela ne mettrait fin ni aux crimes de certaines multinationales françaises installées à l’étranger, ni aux ventes d’armes massives qui redressent la balance commerciale déficitaire. La gauche radicale doit au contraire faire de la sortie de l’euro un moyen de développer de nouvelles coopérations, de nouvelles solidarités sans que celles-ci passent nécessairement par le commerce.

La coopération en matière d’éducation, de santé ou de transferts de technologie devraient permettre d’aller vers l’autonomie des nations qui échangeraient d’égal à égal. Mais pour mettre en œuvre ce socialisme internationaliste, la gauche radicale ne doit pas avoir peur de dire sur certains points stratégiques la même chose que le Front national, en proposant des mesures de rupture unilatérales et la restauration de la primauté du droit national sur le droit européen. Il est donc grand temps de reprendre au Front national ce qu’elle n’aurait jamais dû lui abandonner.

Aurélien Bernier, la gauche radicale et ses tabous, Seuil, 2014.

[1] Aurélien Bernier, la gauche radicale et ses tabous, Seuil, 2014, p. 67.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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