Aurélien Bernier et les tabous de la gauche radicale (2)

Dans la deuxième partie de son livre, Aurélien Bernier s’attaque aux trois tabous qui paralysent d’après lui la gauche radicale, à savoir le protectionnisme, la sortie de l’euro et la souveraineté nationale. Ces trois tabous, qui empêchent le Front de Gauche de concurrencer de manière efficace le Front national, renvoient à l’anti-lepénisation de la gauche radicale. Les intellectuels de gauche ont désormais tendance à s’opposer par principe à tout ce que dit le FN, quitte à abandonner toute solution nationale.

Le protectionnisme peut-il être de gauche ?

Dans les années 1970, l’idée de s’opposer au libéralisme économique de la droite par des mesures protectionnistes permettant de défendre l’emploi national, est encore une idée de gauche. En vingt-ans, elle sera totalement abandonnée à l’extrême droite. Aurélien Bernier met clairement en évidence la manière dont le libre-échange a permis, depuis les années 1970, de grignoter les acquis sociaux des Trente-Glorieuses, en organisant la mise en concurrence des régimes fiscaux, de protection sociale et des normes de protection de l’environnement. Qu’un gouvernement de gauche propose une augmentation des salaires, et les grandes entreprises menacent de délocaliser. Accepter le libre-échange revient donc à admettre son impuissance, à se soumettre aux  intérêts des grandes multinationales et finalement à renoncer à la démocratie.

La gauche trotskyste et altermondialiste continue pourtant de s’opposer au protectionnisme en arguant que cela profiterait aux patronat et reviendrait à nier la lutte de classe. Les économistes critiques, comme Jacques Nikonoff, Frédéric Lordon ou Jacques Sapir soutiennent au contraire que c’est le libre-échange qui sert le mieux les intérêts du capital, depuis la seconde moitié du XXe siècle. La possibilité d’exercer un chantage aux délocalisations et à la fuite des capitaux permet aux puissants de rogner sur les acquis sociaux dans les pays développés. Le but du protectionnisme est précisément de briser cette possibilité de chantage, en contrôlant les mouvements de capitaux et de marchandises. Il ne s’agit pas de faire croire que les grands patrons ont les mêmes intérêts que les travailleurs mais au contraire de permettre une meilleure répartition des richesses et une meilleure justice fiscale, sans que les grandes entreprises puissent s’y soustraire.

Les opposants au protectionnisme dénoncent également l’absence de solidarité, en soutenant que les pays du Sud seraient pénalisés par un rétablissement des droits de douane. Aurélien Bernier montre au contraire que c’est le système actuel du libre-échange qui permet de maintenir les salaires, la protection sociale et les conditions de travail des travailleurs des pays émergents à un niveau inacceptable. « Si le capitalisme roumain ou le capitalisme d’État chinois disposent avec leurs faibles salaires d’un « avantage comparatif » dans la concurrence internationale, pourquoi seraient-ils assez stupides pour vouloir le perdre ? » En revanche, si ces pays devaient faire face à des mesures protectionnistes limitant leurs exportations, ils seraient contraints de développer leur consommation intérieure et d’augmenter les salaires de la population. Dans une perspective internationaliste, des accords de coopération avec ces pays pourraient se développer. Des transferts de technologie bénéficiant aux populations locales plutôt qu’aux multinationales françaises permettraient de soutenir le développement d’une agriculture plus autonome dans ces pays. Ce genre de coopérations ferait progresser l’autonomie des États de manière à sortir d’un rapport de dominants à dominés. Cette conception du protectionnisme comme outil de conquête de l’autonomie des peuples est fondamentalement de gauche.

La question de la sortie de l’euro

La construction européenne et la question de l’euro constituent le deuxième tabou de la gauche radicale, qui craint d’être taxée de nationalisme en proposant un retour à des solutions nationales. La construction européenne a pourtant été considérée, dans le contexte de la Guerre Froide, comme un projet anticommuneuro_0iste, soutenu par les États-Unis et la RFA qui risquait de menacer l’indépendance nationale. Les communistes n’envisageaient la construction européenne que dans une logique de coopération entre nations souveraines. Or, les années 1960 voient l’émergence d’un ordre juridique européen qui établit la supériorité du droit européen sur le droit national. Avec la signature du traité de Maastricht en 1992, les transferts de souveraineté en faveur de l’Union européenne sont inscrits dans la Constitution. Dans ces conditions, la moindre mesure politique qui contreviendrait aux traités européens, fût-elle plébiscitée par le peuple, serait aussitôt considérée comme anticonstitutionnelle. En abandonnant sa monnaie, la France renonce à l’arme de la dévaluation et à son pouvoir de création monétaire. Cet ordre libéral a été récemment renforcé par l’adoption du TSCG, préparé par Nicolas Sarkozy et signé par François Hollande le 2 mars 2012, qui soumet les budgets nationaux à un contrôle de l’Union européenne. La question de la souveraineté et de la démocratie en France est clairement posée.

Dans les années 1990, les communistes s’opposent au projet de monnaie unique. Voici ce qu’on peut lire dans l’Humanité en 1996 : « La monnaie unique, avec la Banque centrale européenne, constituerait l’élément essentiel d’un système de domination à travers lequel les marchés financiers pourraient imposer à chaque pays européen sa politique économique et sociale ». Cette dénonciation de la construction européenne n’est pas partagée par les trotskystes de Lutte ouvrière qui accusent le PCF de chasser sur les terres du Front national. Seule une convergence des luttes au niveau européen et international permettrait selon eux de mettre à bas le capitalisme sans tomber dans le nationalisme. Cette vision se répand au sein de la gauche radicale qui réclame une « autre Europe » mais refuse de sortir de l’euro pour ne pas donner une légitimité de gauche au programme du FN.

La stratégie de Robert Hue qui consiste, à partir de 1997, à abandonner au Front national le discours sur la défense de la souveraineté nationale est un véritable fiasco. Les communistes renoncent à leur critique radicale de l’Union européenne et épousent l’idée d’une Europe sociale, au moment où les politiques néolibérales sont appliquées par des gouvernements sociaux-démocrates. Cette stratégie conduit finalement à la qualification de Jean-Marie le Pen pour le second tour des élections présidentielles de 2002 et à l’effondrement du PCF.  Aurélien Bernier salue les progrès réalisés par le Front de Gauche depuis 2009 et son retour à un discours critique contre l’Union européenne mais pointe également les ambiguïtés de Jean-Luc Mélenchon qui prône la « désobéissance européenne », sans voir que celle-ci implique la restauration de la primauté du droit national et la sortie de l’euro. Or le retour aux monnaies nationales est la condition de la coopération entre les peuples car cela permettrait de compenser les déséquilibres entre les États puissants et les États les plus faibles. Refuser de mener campagne sur la souveraineté monétaire revient à abandonner au Front national la perspective d’une rupture avec le système eurolibéral.

Le tabou de la souveraineté nationale

Si la question de de la souveraineté nationale divise la gauche radicale, c’est que l’idée de nation constitue historiquement une ligne de fracture au sein du mouvement socialiste. Dans la lignée des révolutionnaires de 1789, les communistes estiment que le progrès social a toujours été lié à la nation, mais les trotskystes s’en sont toujours méfiés, par crainte du nationalisme. Les partis écologistes sont également très hostiles à l’État-nation, non seulement parce qu’ils craignent le nationalisme mais parce qu’ils estiment que les problèmes climatiques se jouent des frontières. Les écologistes se sont donc montrés, par leur discours, les meilleurs alliés idéologiques des libéraux, lesquels sont parvenus à désarmer les États depuis les années 1990. Le reflux du discours sur la nation s’explique également par le succès de l’altermondialisme, avant que ce mouvement ne soit concurrencé dans les années 2010 par le concept de démondialisation, popularisé par l’économiste Jacques Sapir et par la campagne d’Arnaud Montebourg aux primaires socialistes[1]. Or la démondialisation renvoie à la conception de l’État et de l’internationalisme  défendu par le PCF jusqu’en 1997.

Sans ignorer ce débat au sein de la gauche radicale, le Front de Gauche refuse de trancher entre la vision altermondialiste et le concept de démondialisation. Il propose certes de combiner « action souveraine » et bataille d’opinion européenne, mais se refuse à sortir de l’euro ou à rétablir la supériorité du droit national sur le droit européen. Aurélien Bernier souligne que si la gauche radicale veut combiner souveraineté nationale et internationalisme, elle doit se rendre à l’évidence qu’en l’absence de peuple européen, la démocratie n’existe qu’au niveau national. L’État doit prendre des mesures unilatérales mais s’inscrire dans une perspective internationaliste. La refonte de l’ordre économique international sur des bases coopératives, comme celles de la Charte de la Havane de 1948, permettrait à chaque pays d’atteindre sa souveraineté alimentaire, industrielle et le plein-emploi. La coopération entre les nations permettrait d’œuvrer en faveur de la conquête de la souveraineté et de l’autonomie des peuples, dans une logique clairement internationaliste[2].

[1] Jacques Sapir, La démondialisation, Seuil, 2011 ; Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation, Flammarion, 2011.

[2] Voir la déclaration de Coyococ de 1974 sur le site du M’PEP

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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