Les visées néolibérales sur l’éducation

Je reprends ici un article du M’PEP consacré aux conséquences des politiques néolibérales sur le système d’enseignement et la formation des citoyens. Les buts des différentes réformes successives au sein des pays développés traduisent la volonté de privatiser à terme le service public d’éducation. Outre la question des suppressions de postes et la dégradation des conditions de travail des enseignants, c’est surtout à une profonde remise en cause des finalités de l’École que l’on assiste. Il s’agit de moins en moins de permettre la formation du citoyen par la transmission des savoirs que de fabriquer un « homme libéral » prêt pour la guerre économique.

L’École de la République peine de plus en plus à remplir sa mission. Partout, on constate une baisse des moyens entraînant une dégradation de la qualité du service public d’éducation : réduction du nombre d’enseignants titulaires ; augmentation du nombre d’élèves par classe ; développement des écoles privées. Mais l’efficacité du système suscite des controverses : le niveau des élèves monte-t-il ou baisse-t-il ? Concernant les élèves de 15 ans, la France a reculé de plusieurs rangs et se situe en-dessous de la moyenne des 30 pays de l’OCDE. Sont également avérés la baisse du niveau de français à l’entrée en 6e, la stagnation du niveau moyen des connaissances ou encore la montée de la violence. Les fantaisies pédagogiques de ces trente dernières années n’y sont certainement pas pour rien mais l’essentiel des difficultés réside moins dans l’influence du pédagogisme et de la « pensée 68 » que dans les visées néolibérales sur l’éducation qui démolissent le système éducatif.

Faire de l’éducation un marché rentable

Partout dans le monde, le service public de l’éducation est menacé par les politiques néolibérales. Il fait l’objet de tentatives de « réformes » identiques, dont le point commun est de vouloir transformer l’éducation en un marché rentable. « Le marché de l’enseignement » est d’ailleurs l’intitulé d’un rapport de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui considère que l’éducation ne doit plus être un droit assuré par un service public, mais un marché devant être ouvert à la concurrence. La perspective n’est donc plus l’éducation pour tous, mais l’éducation pour ceux qui peuvent payer.

La privatisation totale du système éducatif est un objectif central des politiques néolibérales qui consiste en avantages accordés à l’enseignement privé. Tout repose sur le fait que les parents, lorsqu’ils en ont les moyens, sont prêts à dépenser beaucoup d’argent en payant à leurs enfants des études dans les « bons » établissements, les « bonnes » filières et les « bonnes » classes. Ils considèrent que c’est un moyen de donner à leurs enfants toutes les chances d’obtenir un emploi stable et rémunérateur. La tactique utilisée pour faire émerger le marché de l’éducation est simple.  On coupe les crédits, on organise la pénurie et le désordre, on laisse la violence s’installer dans les établissements. On suscite ainsi la protestation des usagers qui se tournent alors vers des solutions individuelles dans le secteur privé. L’OCDE explique d’ailleurs tout cela très bien, avec le plus parfait cynisme : « Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement à l’école ou à la suppression de telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population [1] ».

Mais le maintien d’un statut public n’empêche nullement les orientations libérales de devenir dominantes sur le fonctionnement interne du système éducatif. La généralisation de la sous-traitance permet une privatisation par morceaux de l’Éducation nationale. Ces interventions en sous-traitance, effectuées par des techniciens limités à une tâche spécifique, reposeront sur une logique de rentabilité pure, là où un collectif essayait de penser la structure de travail de manière globale et cohérente. Pour conserver une cantine scolaire municipale, il faudra pouvoir prouver la rentabilité de la prestation. Finies les aides de la municipalité aux enfants des familles pauvres et les tarifs dégressifs en fonction des revenus des parents ! Et si la municipalité veut connaître l’origine des viandes ou interdire l’emploi d’aliments OGM, elle sera passible de poursuites judiciaires pour « obstacles non nécessaires au commerce ».

La décentralisation du système éducatif est également un élément clé de la logique de marchandisation car elle permet le rapprochement « en douce » avec la sphère privée. Les « partenariats » publics-privé créent les conditions d’une concurrence entre les établissements. La gestion est alors copiée sur celle des entreprises privées. Dans ce cadre, le renforcement du pouvoir des chefs d’établissement vise à reporter sur le local des choix et décisions qui devraient relever de l’échelon national. Le désengagement de l’État est alors favorisé, l’autonomie des établissements ne servant qu’à la mise en concurrence entre établissements publics mais aussi avec le privé. Or on sait que l’école accentue d’autant plus la ségrégation sociale et les inégalités que l’autonomie des établissements les expose de plus en plus aux pressions du local.

Le dernier facteur de marchandisation est l’explosion du marché des nouvelles technologies d’enseignement. C’est aussi la pénétration des marques à l’école, les publicités directes sur les murs des établissements, le financement de « projets » éducatifs sous logo explicite de la marque, des matériels éducatifs donnés gratuitement. Ces stratégies néolibérales ne suscitent que rarement la réprobation des enseignants, et très exceptionnellement celle des parents d’élèves…

Former une main d’œuvre «employable»

La création d’un marché de l’éducation impose de soumettre les contenus de formation aux impératifs des entreprises privées, notamment à travers la mise en œuvre du concept patronal d’ « employabilité ». Si le principe de l’adaptation des formations et des diplômes aux besoins de l’économie n’est pas contestable sur le plan des principes, la marchandisation du système éducatif tend à abandonner la formation des citoyens au profit d’adaptations qualifiantes de très court terme. La principale fonction de l’École va donc consister à fournir aux entreprises les « ressources humaines » dont elles ont besoin. En janvier 1989, la Table ronde européenne des industriels (ERT), puissant groupe de pression patronal auprès de la Commission européenne déplorait que l’industrie n’ait qu’une très faible influence sur les programmes enseignés. Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts…

Avec la tendance en faveur de l’autonomie des établissements, l’adaptation à la demande supposée du marché doit devenir une priorité. En effet, dès lors que le système éducatif est conçu comme une entité décentralisée devant répondre à une clientèle, c’est cette dernière qui va influencer l’offre éducative, hors de toute notion d’intérêt général. Le système éducatif devient alors une agence de services, chargée de satisfaire des consommateurs faisant valoir leurs intérêts particuliers. Alors que depuis la Révolution française l’éducation a été érigée en un droit fondamental, mis en œuvre ensuite par un service public, elle est peu à peu transformée en filiale du patronat pour répondre à des besoins mal définis et de très court terme. Il est impossible, dans ces conditions, de développer une vision de long terme et de définir les besoins en qualification de la nation. Tout est mis à l’envers : au lieu de définir les objectifs de développement économique et les qualifications qui en résultent, c’est la marche au hasard du marché qui détermine les qualifications.

Les politiques néolibérales cherchent à remettre en cause la « massification » scolaire, qui s’était développée depuis les années 1960. Dans tous les pays européens, se répand une tendance à en finir avec un enseignement « unique » jusqu’à 16 ans, pour se limiter à 14 ans, alors que toutes les études montrent que les performances moyennes et l’égalité du système éducatif sont liés à l’âge final de la scolarité. C’est une régression intellectuelle, morale et politique sans précédent, que de considérer que le destin d’un enfant est joué à 12 ans. C’est l) qu’intervient la notion d’employabilité. La fabrication d’individus « employables » interdit en réalité la poursuite de l’éducation pour tous. Une grosse minorité, venant des enfants des classes moyennes et supérieures, recevra les formations longues. Quant à la majorité des élèves, issue des classes populaires, elle terminera sa scolarité à 14 ans. Un rapport de la Commission européenne, en 1997, le disait très bien, là encore avec le plus total cynisme : « La demande réelle à laquelle est confronté le système éducatif est donc de jouer un rôle de filtre pour hiérarchiser les talents ».

Fabriquer l’homme néolibéral

Dans le modèle de civilisation néolibéral, l’individu doit s’épanouir dans la compétition et dans une concurrence à l’autre généralisée et consommer toujours plus pour se réaliser. Cela implique la fin du particulier, du singulier : même consommation, même culture, même langue, même politique. Les différences sont autant d’entraves au commerce. Le service public d’éducation doit donc avoir pour objectif de former des esprits uniquement tournés vers l’efficacité économique et la rentabilité financière. La marchandisation de l’éducation entraine la dépolitisation de la question éducative. Nul besoin dans ces conditions de discuter pour décider s’il faut enseigner les mathématiques, les arts plastiques, plutôt que la littérature ou la philosophie : la demande marchande règlera la question. La stratégie néolibérale modifie donc profondément les contenus de l’éducation eux-mêmes.

L’accent mis sur la professionnalisation des programmes se traduit par une diminution de la place de la formation générale. Il semble que l’expérience désastreuse des Masters of Business Administration (MBA) délivrés par les écoles de commerce américaines n‘ait pas été retenue en France. Beaucoup de jeunes gens passés par ces laminoirs de l’esprit, gavés de techniques, méthodes et autres procédures spécialisées, sont devenus des clones désormais souvent rejetés par les entreprises. La complexité du monde, loin de nécessiter d’étroites compétences spécialisées, demande de la culture, du sens politique, une connaissance de l’histoire. Les incultes sortants avec leur MBA en poche sont incapables d’avoir cette profondeur.

La marchandisation de l’éducation met gravement en cause la nécessité de l’éducation comme entrée dans la culture. L’idée se développe que l’école « fait trop de culture », ou « trop de théorie », que les savoirs liés à des œuvres humaines considérées comme importantes dans le passé sont de moins en moins utiles. Ainsi dominera inévitablement une atténuation, voire une suppression de toute formation d’une pensée critique. Les recommandations européennes vont d’ailleurs dans ce sens. C’est ainsi que le document de synthèse sur les objectifs de l’enseignement, défini par le Conseil européen de Lisbonne, précise : « les écoles devraient également exploiter les contacts qu’elles entretiennent avec les entreprises de leur environnement direct dans le but de présenter des entreprises performantes comme modèles dans le cadre de leur cours d’éducation civique ». Ce sont donc bien les formes d’enseignement et les contenus éducatifs qui sont visés.

Quelles politiques éducatives pour un socialisme du XXIe siècle ?

On doit à Condorcet, outre des argumentations décisives contre la peine de mort, l’esclavage, la traite des Noirs et contre l’exclusion des femmes du droit de vote, la théorie la plus complète de l’école républicaine. Pour la première fois, l’idée philosophique de l’institution scolaire est pensée dans sa relation avec la souveraineté populaire. Condorcet estime que la construction du corps politique républicain ne peut pas faire l’économie de l’accès de chaque citoyen au savoir. Le concept d’instruction publique a pour fonction d’assurer l’articulation entre la souveraineté populaire et la légitimité des décisions qu’elle prend. Protéger les savoirs contre les pouvoirs, voir en chaque enfant un sujet rationnel, soustraire l’instruction publique aux volontés particulières et à l’utilité immédiate, telles sont quelques-unes des idées majeures avancées par Condorcet dans les Cinq Mémoires sur l’instruction publique (1791) et dans le Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792).

L’école de la IIIe République a certes promu la laïcité, la gratuité, l’obligation d’instruction, la morale, lire, écrire, calculer, mais une partie de ses enjeux étaient aussi l’unité du pays, une seule langue, le maintien des discriminations sociales, et donc les valeurs de la bourgeoisie au pouvoir, qui se promeut prioritairement par le rôle qu’elle dévolue à l’École. Pour pouvoir changer l’École, il faudrait pouvoir redéfinir les enjeux liés à l’éducation aujourd’hui, au regard d’une conception politique et éducative claire, prenant en compte les avancées, les erreurs, mais aussi les caractéristiques des politiques d’éducation de ces dernières décennies.

[1] Centre de développement de l’OCDE, Cahiers de politique économique, 2000, n° 13

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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