Frédéric Lordon : « L’euro rend impossible toute alternative aux politiques néolibérales »

7c436e98a091b077658875eb4a53f6a5La question de la sortie de l’euro sera-t-elle au cœur des élections européennes de mai 2014 ? Alors que les responsables politiques de gauche comme de droite s’obstinent à laisser à Marine le Pen le monopole de ce thème, le consensus est en train d’éclater chez les économistes. Dans son dernier livre, Frédéric Lordon s’attaque à la monnaie unique sous l’angle de la démocratie et de la souveraineté. Si l’euro porte atteinte au principe de souveraineté, c’est d’après lui parce que les règles de fonctionnement de la monnaie unique ont consisté à exclure la politique économique et monétaire du champ démocratique. Face à l’impossibilité du fédéralisme, la sortie de l’euro lui apparaît comme la condition nécessaire pour renouer avec la démocratie et retrouver le primat du politique sur l’économie.

L’impasse d’une monnaie unique avec l’Allemagne

Le choix de la monnaie unique avait été présenté en 1991 par François Mitterrand comme le moyen de ligoter l’Allemagne réunifiée. En réalité, les dirigeants allemands n’ont accepté de renoncer au  mark qu’à la seule condition d’imposer aux autres leur conception de la stabilité monétaire, en faisant inscrire l’indépendance de la banque centrale, la priorité donnée à la lutte contre l’inflation et l’interdiction pour les États de dépasser 3% de déficit public dans le marbre des traités. Pour s’assurer que ces règles seraient respectées, les Allemands ont fait pression pour que les politiques économiques des États soient soumises au contrôle des marchés financiers. Frédéric Lordon souligne que cette exclusion des politiques économiques du champ démocratique, via leur sanctuarisation dans des traités, rend impossible tout alternative aux politiques néolibérales.

Plutôt que de sortir de l’euro ne faut-il pas mieux attendre un retour du SPD au pouvoir en Allemagne pour que la donne change en Europe ? L’économiste souligne qu’il n’en est rien puisque le consensus monétaire allemand est partagé par la population et l’ensemble de la classe politique, SPD compris. Cette obsession monétaire, qui n’a pas son équivalent dans les autres pays européens, renvoie à des invariants symboliques de longue durée.  Le rapport spécifique des Allemands à la monnaie vient de ce que l’hyperinflation de 1923 est tenue pour la principale cause de la montée du nazisme. Ce mythe monétaire allemand a pris la forme d’une croyance d’ordre quasi religieux[1] qui dessine souvent « le seul cadre légitime du débat démocratique allemand ». Dans ces conditions, les Allemands ne sont pas prêts à partager leur souveraineté monétaire avec d’autres pays, autrement qu’en y imposant leur culture de la stabilité.

Le fédéralisme que d’aucuns appellent de leurs vœux ne se ferait qu’aux conditions de l’Allemagne, ce qui se traduirait par un renforcement de la domination allemande en Europe. L’option de l’Europe fédérale peut sembler séduisante, mais l’émergence d’un État européen et d’une souveraineté étendue à l’échelle du continent impliquent que l’appartenance européenne prime sur celle des États-nations. Or,  en dépit des appels à la solidarité européenne, les peuples continuent de se définir prioritairement dans le cadre national. Les Allemands refuseraient catégoriquement de se plier à une loi de la majorité européenne si celle-ci remettait en cause l’indépendance de la banque centrale et la priorité donnée à la lutte contre l’inflation. Mais les Français se plieraient-ils eux-mêmes à une loi de la majorité qui déciderait de la privatisation intégrale de la sécurité sociale ?

La sortie de l’euro, une stratégie nationale de rupture avec les politiques néolibérales

La sortie de la monnaie unique apparait à Frédéric Lordon comme la seule solution pour mettre fin aux politiques néolibérales. En sortant de l’euro, un pays pourrait d’une part dévaluer sa monnaie pour relancer ses exportations, d’autre part reprendre le contrôle de sa banque centrale et lui demander de financer le déficit public par de la création monétaire. Dans ce contexte, l’État ne serait plus dépendant des marchés financiers et pourrait même faire défaut sur une partie de sa dette. La sortie de l’euro impliquerait cependant un contrôle des capitaux pour couper le lien entre le système financier et les marchés internationaux, éviter une plongée du taux de change et empêcher la fuite des capitaux.

L’économiste envisage par ailleurs un scénario plus radical de sortie de crise dans lequel une sortie de l’euro suivie d’un défaut créerait les conditions d’une reprise de contrôle des banques par l’État. Dans cette « stratégie du choc », le défaut d’un ou plusieurs pays européens entraînerait un effondrement des banques. L’effondrement généralisé du système financier permettrait de nationaliser les banques, sans frais pour le contribuable, pour pouvoir ensuite les règlementer très fortement. Cette situation permettrait une réforme en profondeur des structures financières, à même de remettre les banques au service de l’économie réelle.

Le retour à des politiques nationales est-il synonyme de repli ?

Le retour à des politiques nationales de rupture avec l’Union européenne est présenté par les européistes comme une stratégie de repli qui raviverait les conflits en Europe. Faut-il rappeler qu’il existe dans le monde 197 États-nations qui ne sont pas au bord de la guerre mondiale ? Faut-il rappeler qu’entre 1945 et 1975, les pays européens connaissaient le protectionnisme, les monnaies natiomariannenales et les contrôles de capitaux, tout en bénéficiant d’une croissance de 5% par an et du plein-emploi ? La dénonciation des solutions nationales traduit en réalité un projet inavoué de dissolution de la démocratie visant à contourner la souveraineté des États, seuls capables de s’opposer aux puissances du capital. Frédéric Lordon s’étonne de voir ces arguments utilisés non pas par la droite libérale mais par une partie de la gauche de la gauche, qui s’oppose aux idées de sortie de l’euro ou de démondialisation, au nom d’une étrange conception de l’internationalisme[2]. Ce sont en réalité les différences de rythmes politiques entre pays européens et le rapport de force politique défavorable à la gauche au sein de l’Europe qui imposent une rupture unilatérale à l’échelle nationale.

Les tenants de la monnaie unique objectent qu’une sortie de l’euro, suivie d’une dévaluation, serait peu coopérative vis-à-vis des autres pays européens. Mais à choisir entre l’ajustement par les salaires qui jette les peuples européens les uns contre les autres et l’ajustement par la monnaie, lequel des deux est le moins violent pour les peuples ? La dévaluation ne tourne d’ailleurs pas forcément à la guerre des changes. En outre, une stratégie nationale de cavalier seul pourrait se révéler coopérative vis-à-vis des populations soumises à l’austérité en tant qu’elle permettrait de rompre le consensus libéral européen. Qui peut croire qu’une sortie de la France de l’euro ne ferait pas tâche d’huile chez les autres peuples européens ? « Car oui, il y a bien quelques raisons de penser que le mouvement unilatéral de l’un des peuples européens résolu, sans attendre et pour son propre compte, à tout envoyer cul par-dessus tête fait partie de ces aspects aux puissantes propriétés d’émulation très susceptibles de répandre l’envie d’imiter ».

Pour une monnaie commune mais sans l’Allemagne

Si la disparition de l’euro conduirait inévitablement au retour des monnaies nationales, rien n’exclut à terme la reconstruction d’une monnaie commune avec les pays qui le souhaiteraient. Le rétablissement de la possibilité pour chaque pays d’ajuster son taux de change implique cependant un système stable protégé des marchés financiers. Les marchés des changes intra-européens seraient donc supprimés et les monnaies nationales ne seraient convertibles qu’au guichet de la BCE. Dans ce nouveau système, les pays d’Europe du sud pourraient alors rattraper leur retard vis-à-vis de ceux d’Europe du Nord en dévaluant leur monnaie. Des réajustements de parités négociés entre les États auraient lieu de manière régulière pour tenir compte de l’évolution de la compétitivité de chaque pays. Il va de soi que l’Allemagne ne pourrait participer à un tel projet d’union monétaire, du moins tant qu’elle persistera à vouloir imposer aux autres son obsession monétaire.

Le seul moyen de restaurer la souveraineté des États est de faire en sorte que les politiques monétaires ne dépendent plus des marchés financiers. Dans le système de la monnaie commune, les activités spéculatives des banques seraient fortement réduites pour que celles-ci soient ramenées vers le crédit à l’économie. Le déficit public devra quant à lui être financé par l’épargne nationale, même si rien n’interdit à la banque centrale de faire de la création monétaire pour racheter des titres de dette[3]. Frédéric Lordon plaide enfin pour une politique des balances courantes sur le modèle de l’International Clearing Union que Keynes avait imaginé en 1944. Il s’agit, à travers un système de règles, d’autoriser les pays déficitaires à dévaluer et d’obliger les pays excédentaires à réévaluer leur monnaie pour empêcher les stratégies mercantilistes. La monnaie commune garantirait alors un commerce équilibré entre les nations européennes, à l’abri de la spéculation financière.

Frédéric Lordon, La malfaçon, Les Liens qui Libèrent, 2014.

[1] Le président de la Bundesbank est intronisé en 1991 dans l’église saint Paul de Francfort.

[2] Geneviève Azam, Jacques Cossart, Thomas Coutrot, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Pierre Khalfa, Dominique Plihon, Catherine Samary et Aurélie Trouvé, membres du Conseil scientifique d’Attac, « La démondialisation, un concept superficiel et simpliste », Médiapart, juin 2011 ; Pierre Khalfa, « Le monde enchanté de la monnaie commue. A propos d’un article de Frédéric Lordon », Médiapart, août 2013.

[3] Le financement du déficit par la banque centrale est d’autant plus utile en période de chômage important, que le risque d’inflation est faible.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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