Le fondamentalisme européiste de Franz-Olivier-Giesbert

Franz-Olivier Giebsert serait-il affolé par la progression des idées eurosceptiques en France ? Dans un éditorial d’une rare violence, le directeur du Point s’en prend à tous ceux qui critiquent l’Union européenne et la monnaie unique. La violence du propos est révélatrice de l’aveuglement d’une génération qui, parce qu’elle s’est fortement investie dans le projet européen, refuse d’admettre que la construction européenne fait aujourd’hui plus de mal que de bien à la France. Il faut rappeler que Franz-Olivier Giesbert a été profondément marqué dans les années 1970 par les enseignements de Jacques Julliard, François Furet et de la gauche non communiste. Au Nouvel Observateur, il fait la promotion de la « deuxième gauche », en donnant la parole à Michel Rocard et Jacques Delors, lesquels joueront un rôle important dans le tournant de la rigueur des socialistes en 1983, au nom de l’Europe. Cette incapacité à prendre acte de la fin du « rêve européen » s’accompagne chez Franz-Olivier Giesbert d’une préférence pour l’insulte, le mensonge et la calomnie à l’égard de ses adversaires au lieu du débat argumenté.

Dans cet éditorial, les opposants à la construction européenne actuelle et à l’euro sont associés aux créationnistes qui rejettent la théorie de l’évolution et aux conspirationnistes qui contestent la réalité des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agit de diaboliser ceux qui, à droite comme à gauche, prônent une rupture avec les politiques néolibérales inscrites dans le marbre des traités européens, en réhabilitant le principe de la souveraineté nationale. « Au lieu de se demander comment faire pour que l’Europe marche mieux, des politiciens de supérette et des penseurs lobotomisés ont réuni leurs forces intellectuelles, s’il l’on ose dire pour conclure qu’il est urgent de sortir de l’euro et dans la foulée d’en finir avec l’Union européenne[1] ». Les économistes français Jacques Sapir, Alain Cotta, Jacques Nikonoff, Frédéric Lordon, Jean-Luc Gréau, Bernard Maris, Gérard Lafay, Gaël Giraud, Philippe Murer, Christophe Ramaux et j’en passe seront ravis d’apprendre qu’ils comptent parmi les penseurs lobotomisés et décérébrés. Mais puisque le directeur du Point ne cesse d’encourager les Français à s’ouvrir à l’Europe et à la mondialisation libérale, on lui proposera de lire des économistes européens et anglo-saxons, comme Alberto Bagnai, Hans Werner Sinn, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman qui prônent également la fin de l’euro. A moins que notre éditocrate ne préfère les banquiers, ce dont on ne saurait douter. Dans ce cas, on lui conseillera les analyses de Philippe Vilain sur la monnaie unique.

Dans l’émission On n’est pas couchés du 26 avril 2014, le directeur du Point expliquait à Nicolas Dupont Aignan, en bon internationaliste, qu’il était favorable au capitalisme mondialisé car cela avait, paraît-il, permis de sortir les Africains de la pauvreté. Là encore, une lecture du sociologue philippin Walden Bello, théoricien de la démondialisation, lui aurait permis de comprendre comment de la Chine au Mexique, des Philippines à l’Afrique noire, l’ouverture aux marchés prônée par le FMI, la Banque mondiale et l’OMC a appauvri les campagnes, affaibli les États et rendus ces pays dépendants des cours alimentaires mondiaux[2]. F-O. Giesbert nous explique maintenant, et les populations d’Europe du Sud seront heureuses de l’apprendre, qu’en dépit des plans d’austérité, le chômage commence à baisser en Espagne, que la situation s’améliore au Portugal et que la situation de la Grèce n’est plus désespérée. Que le Portugal ait vu son taux de chômage passer de 15,6% à 15,3% au dernier trimestre de 2013, alors que plus de 120 000 personnes ont fui leur pays semble le réjouir. Quand le chômage en Espagne atteint un quasi record de 25,93%, comment peut-on sérieusement dire que la situation s’améliore ? L’illusion temporaire d’une baisse du chômage dans certains pays meurtris par l’austérité n’est liée qu’au fait que les jeunes n’ont pas d’autre choix que de partir. Comme dans ces pays la population active se réduit, le taux de chômage peut donc se réduire de manière artificielle, sans que le nombre de chômeurs ne diminue pour autant.

Notre chasseur de souverainistes ne brille pas non plus par sa cohérence intellectuelle puisqu’il reconnaît l’impact négatif de l’euro fort sur la compétitivité française, mais traite de tous les noms ceux qui proposent d’en finir avec la monnaie unique. Les eurosceptiques devraient d’après lui trembler devant cet argument imparable : avec la même monnaie, l’Allemagne fait 198,9 milliards d’excédents commerciaux, alors que la France enregistre un déficit de 61,9 milliards. Le problème ne viendrait donc pas de l’euro mais de l’archaïsme supposé des Français qui refusent de se « réformer » sur le modèle allemand et de sacrifier leur niveau de vie, leur code du travail, leur modèle social, leur industrie voire leur démocratie au nom de la monnaie unique. L’idée que l’euro conviendrait à l’Allemagne mais pas à la France, ni aux pays d’Europe du Sud ne semble pas avoir effleuré l’esprit de F-O. Giesbert. Notre éditocrate ne se demande pas non plus ce qui se serait produit si tous les pays avaient suivi la politique de l’Allemagne, en acceptant de sacrifier leur consommation intérieure. Le plus consternant intervient néanmoins quand il nous présente l’Europe comme la solution au problème de la désindustrialisation, alors que depuis 2003 la surévaluation de l’euro a joué un rôle majeur dans la perte de compétitivité de l’industrie française.

Sur le dossier Alstom, le directeur du Point est partisan d’un rachat par Siemens, au motif que l’heure serait à la constitution de géants industriels européens sur le modèle d’Airbus. L’économiste Jacques Sapir a fait litière de cette réécriture de l’histoire d’Airbus, en rappelant qu’il s’agissait à l’origine d’un projet franco-allemand auquel se sont adjoints l’Espagne, l’Italie et la Grande-Bretagne[3]. Son succès ne peut donc être mis au crédit des institutions européennes. Les traités interdisent d’ailleurs aux États les entraves à la concurrence, ce qui empêche toute politique industrielle. Mais tout cela ne pose aucun problème à F-O. Giesbert puisque l’État constitue à ses yeux l’incarnation du mal. On comprend mieux, dans ces conditions, son rejet du politique et de la souveraineté populaire en matière économique.

Cet aveuglement traduit une incapacité à admettre que par leurs structures économiques, leurs histoires, leurs démographies et leurs cultures, les peuples européens restent différents. Le démographe Emmanuel Todd a pourtant parfaitement démontré que les peuples européens ne pouvaient, en raison de la diversité de leurs structures familiales et des valeurs qui leurs sont associées, vivre sous une monnaie unique. Les politiques économiques et monétaires doivent donc être différentes, ce qui ne signifie en rien un retour aux affrontements en Europe.

L’éditorial du directeur du Point est certes indigent, mais cette radicalisation des partisans de la monnaie unique est peut être le signe d’une perte de leur influence dans la société. Cette phase de fondamentalisme pro-euro marque peut être un éclatement du consensus, offrant la possibilité d’un retour d’une partie des élites à la raison. Du moins peut-on l’espérer.


[1] Franz-Olivier Giesbert, « Le souverainisme, religion des imbéciles », Le Point, 1er mai 2014.

[2] Walden Bello, La fabrique de la famine, Carnets nord, 2012.

[3] Jacques Sapir, « Vente d’Alstom : Faut-il nationaliser ? », Le Figaro, 28 avril 2014.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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Un commentaire pour Le fondamentalisme européiste de Franz-Olivier-Giesbert

  1. charruyer dit :

    Une analyse très fine qui remet simplement et efficacement un personnage qui décrédibilise toutes idées contraire à son point de vue européen. Je trouve que cet article fait du bien dans une période où les français sont forcés de s’abstenir pour se faire comprendre aux élections . j’espère que la prochaine abstention record aux européennes va permettre de mesurer l’étendue du désaveu profond d’une Europe bien trop loin des francais. Je suis tenté de m’exprimer davantage mais je dois faire quelques recherches…..
    Blog génial ! Bon courage pour la suite

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