Gerhard Shröder, fossoyeur du modèle allemand

La France doit-elle imiter l’Allemagne si elle souhaite sortir de la crise ? A gauche comme à droite, les responsables politiques nous expliquent qui si nos voisins d’outre Rhin se portent mieux, ils le doivent aux réformes libérales réalisées dans les années 2000 par Gerhard Shröder. Dans son dernier livre, Guillaume Duval tord le coup à cette idée, en soulignant que les succès de l’Allemagne s’expliquent moins par les réformes de l’ancien chancelier que par des caractéristiques structurelles qui tiennent à l’histoire et à la culture allemande dans ses profondeurs. Au contraire, les réformes de Gerhard Shröder auraient considérablement fragilisé l’économie et la société allemande, en augmentant la pauvreté et en creusant les inégalités. Le livre de Guillaume Duval est l’occasion de sortir les débats sur le prétendu modèle allemand de la manipulation et de la propagande dans laquelle les tenants du nivellement vers le bas veulent l’enfermer.

L’Allemagne, un pays historiquement faiblement centralisé

L’Allemagne se distingue de la France par une unification nationale beaucoup plus tardive. Si l’union douanière autour de la Prusse, le Zollverein, est réalisé dès 1834, il faut en revanche attendre le printemps des peuples, la défaite de l’Autriche puis la victoire contre la France pour que l’unité allemande soit parachevée en 1871. L’Allemagne est également un pays largement décentralisé, alors qu’en France les différents rois ont lutté dès le XVe siècle contre les princes féodaux, en renforçant le pouvoir de l’État. Les tentatives allemandes de centralisation étatiques ayant fini par déboucher sur la folie du nazisme, les Alliés ont fait en sorte après 1945 que l’Allemagne ne puisse plus disposer d’un État fort. La RFA s’est donc construite en accordant une autonomie importante aux différents länder dans le cadre d’une structure fédérale.

Le moindre poids de l’État et des dépenses publiques en Allemagne par rapport à la France s’explique en partie par un développement territorial plus équilibré. La nécessité de transferts budgétaires entre régions y est donc moins importante. Guillaume Duval souligne cependant que ce n’est pas en calquant le système institutionnel français sur celui de l’Allemagne que notre pays pourrait s’en sortir. « Dans un tel contexte, il ne suffira pas cependant de copier en France les dispositifs institutionnels allemands pour espérer bénéficier du tissu industriel de notre voisin. Huit cents ans de centralisation ont vidé une grande partie du territoire français des richesses matérielles et, encore plus, immatérielles, indispensables pour développer un tissu local d’entreprises performantes, capable de jouer sa carte dans la mondialisation ».

Comment expliquer les performances de l’industrie allemande ?

Le succès de l’industrie allemande tient moins à un coût du travail ou des charges moins élevés qu’à des facteurs culturels et historiques. Si l’Allemagne n’a jamais eu d’empire colonial, l’émigration allemande a en revanche joué un rôle important depuis le XIXe siècle, à l’image de ceux qui se sont installés aux États-Unis, en Amérique latine, en Europe de l’Est ou en Russie. Ce passé d’émigration induit un rapport différent à l’étranger qui explique largement le succès des performances à l’exportation de l’industrie allemande. Alors que les expatriés français se comportent souvent en terrain conquis et en porte-parole de la vision de l’État, les Allemands s’intègrent davantage aux sociétés locales, en conservant des réflexes culturels qui leur permettent de traiter avec la maison mère.

Contrairement à la France, le pays a conservé de solides organisations professionnelles de branche. Les patrons et les salariés allemands s’entendent pour limiter la concurrence dans une logique de cogestion, de sorte que les représentants de chaque branche bénéficient d’un pouvoir important de négociation au sein de l’entreprise. Si la place accordée aux organisations professionnelles est un élément clé du dynamisme de l’industrie allemande, l’affaiblissement récent des conventions collectives tend néanmoins à créer un système à deux vitesses où une part de plus en plus importante de la population n’est plus protégée par une convention. Au sein des entreprises, le pouvoir important reconnu aux représentants des salariés permet de privilégier des stratégies de long terme qui bénéficient à tous les acteurs de l’entreprise, y compris aux actionnaires. Le système allemand tranche ici avec la concentration du pouvoir des actionnaires et les pratiques managériales et hiérarchiques que l’on trouve en France, pays où les patrons sont les mieux payés d’Europe. La faible intervention de l’État dans le règlement des conflits entre les salariés et le patronat n’est possible qu’en raison de cette culture des corps intermédiaires et de l’auto-organisation de la société-allemande[1]. Pour ces mêmes raisons, le pays a toujours résolu ses retards de compétitivité par la compression des salaires, alors que les pays latins privilégiaient la dévaluation de leur monnaie.

Dans le système scolaire, la place importante qu’occupe l’apprentissage s’accompagne d’une réelle valorisation des métiers manuels et de perspectives de promotion au sein de l’entreprise bien plus importantes qu’en France. Ce système permet une bien meilleure intégration des jeunes sur le marché du travail. Le succès de l’Allemagne tient également à la faible démographie du pays, qui rend plus facilement supportable un faible niveau de dépenses publiques, dans un pays très attaché au libéralisme économique[2]. A long terme, cette démographie déprimée, qui s’explique par la grande difficulté pour les femmes de concilier leur vie professionnelle avec la possibilité d’avoir des enfants, risque cependant de poser de lourds problèmes à l’Allemagne.

Les réformes de Shröder ou la remise en cause du modèle social allemand

Véritable admirateur du monde anglo-saxon, Gerhard Shröder est convaincu que les difficultés de l’Allemagne tiennent à un coût du travail trop élevé et à des dépenses publiques excessives. Le nouveau chancelier du SPD mène donc à partir de 2003 une politique de démantèlement du système de protection sociale allemand. A travers la loi Hartz I, il libéralise les minijobs de moins de 400 euros par mois, en les exonérant de cotisations sociales[3]. La loi Hartz IV diminue quant à elle la durée d’indemnisation du chômage et oblige les chômeurs de longue durée à accepter n’importe quel type de poste, même sans rapport avec leur ancienne qualification ou rémunération. Les chômeurs peuvent également être contraints de participer à des tâches d’intérêt collectif, les minijobs, rémunérés un euro de l’heure. Guillaume Duval souligne le paradoxe d’après lequel ces politiques de travail forcé où l’État attribue à chacun une place dans le système productif, comme dans le système soviétique, sont prônés par des libéraux. Enfin, l’âge minimum de départ à la retraite est porté à 67 ans d’ici 2029.

Le bilan des années Shröder est accablant. Entre 2000 et 2005, les Allemands ont perdu 3% de leur pouvoir d’achat, le chômage est passé de 8% à 11%, le taux de pauvreté a atteint 14,5%, les inégalités ont explosé et la part des salaires dans la valeur ajouté a baissé. La politique de réduction des dépenses publiques s’est traduite par une chute de l’investissement privé et public, qui retarde le renouvellement des infrastructures collectives : fermeture de centres sociaux dans les communes, de maisons de jeunes et de culture, de piscines, de bibliothèques. Cette politique antisociale n’a même pas garanti la stabilité des finances publiques : le déficit allemand a dépassé le seuil de 3% et la dette est passée de 60% à 68% du PIB. La politique de baisse du coût du travail a certes permis de rétablir la balance commerciale, à travers une contraction de la demande intérieure, mais au prix d’une déstabilisation de l’ensemble de la zone euro.

Les vrais raisons du rebond de l’Allemagne d’Angela Merkel

Le retour de l’Allemagne comme grande puissance industrielle renvoie à un projet de reconstruction nationale amorcé depuis la réunification et poursuivi jusqu’à l’élection d’Angela Merkel. La nouvelle chancelière incarne une Allemagne plus protestante, plus hostile à la France et à l’Europe du sud de tradition catholique. Le pays a retrouvé ses fondamentaux du XIXe siècle lorsque la Prusse protestante avait définitivement pris le dessus sur l’Autriche catholique. Les Allemands ont mieux fait face à la crise de 2008 que leurs partenaires européens parce que les réformes conduites par l’ancien chancelier ne sont pas parvenues à démanteler totalement le système de protection sociale tel qu’il s’était constitué depuis Bismarck. Le recours au chômage partiel, dans un pays où les représentants des salariés ont un pouvoir important, a permis d’éviter un effondrement de la demande, en maintenant le pouvoir d’achat des salariés allemands.

Le redémarrage de l’économie allemande doit également beaucoup à l’allègement de la politique d’austérité par Angela Merkel, même si l’emploi n’a retrouvé qu’en 2010 le niveau qui était le sien en 2000. A court terme, le vieillissement de la population a constitué un avantage sur ses partenaires, en rendant supportable la baisse des dépenses publiques. L’Allemagne a de surcroît largement profité de l’élargissement de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale, en délocalisant une partie de sa production industrielle pour profiter des faibles coûts salariaux de ces pays. Cette stratégie, soutenue par les syndicats allemands, s’est d’ailleurs réalisée au détriment de l’industrie française. Le pays a également bénéficié de la baisse du taux de change de l’euro entre 2008 et 2012, alors même que la spécialisation de l’industrie allemande dans les biens d’équipement et les automobiles haut de gamme lui permet de supporter une monnaie surévaluée.

L’Allemagne, qui réalise l’essentiel de son excédent commercial avec des pays extérieurs à l’Union européenne, semble de plus en plus vouloir privilégier le grand large à l’Europe, d’où son opposition à l’idée de protectionnisme européen. Guillaume Duval soutient cependant, qu’à long terme, cette stratégie de course aux exportations n’est pas viable et risque de finir dans un scénario à la japonaise. Le ralentissement de la croissance dans les pays émergents, la volonté des Chinois de produire eux-mêmes leurs voitures de luxe amèneront les Allemands à prendre conscience qu’ils devront un jour ou l’autre retrouver la voie de la coopération avec l’Europe.

– Guillaume Duval, Made in Germany, le modèle allemand au-delà des mythes, Seuil, 2013.


[1] Pour Emmanuel Todd, cette auto-organisation de la société allemande renvoie à la famille souche, qui privilégie la discipline et le respect de l’autorité. Il n’est pas anodin que ce type de structure familiale se retrouve dans un autre pays de forte tradition industrielle, comme le Japon.

[2] La RFA s’est construite autour de l’ordolibéralisme allemand et l’économie sociale de marché, qui consiste à limiter l’intervention de l’État au respect de règles préalablement établies. Si les idées de relance keynésienne et d’intervention de l’État renvoient en France à une meilleure justice sociale, elles restent associées pour les Allemands à la remilitarisation du pays sous Hitler ou à l’échec soviétique. Il se trouve que dès 1957, la construction européenne a reposé sur l’ordolibéralisme allemand et le gouvernement par les règles.

[3] Comme ces emplois sont exonérés de cotisations sociales, ils n’offrent aucun droit à une pension de retraite.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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