De quoi la stagnation du Front de Gauche est-elle le nom?

Avec un score de 6,44% aux élections européennes, le Front de Gauche a fait les frais de la sanction infligée par les électeurs aux partis européistes. Le Front national parvient quant à lui en tête du scrutin avec un score de 25%. Que Marine le Pen s’en réjouisse ou qu’on le déplore, l’extrême droite incarne désormais mieux que quiconque le refus du système européen que n’importe quel parti.

Le discours ambivalent du Front de Gauche sur la nation et l’Europe

Il est évident que le Front national, qui n’a jamais exercé de responsabilités, peut se targuer d’avoir les mains propres, contrairement au PS, à l’UMP, aux Verts et au PCF[1]. Mais sa force vient, à mon sens, de ce qu’il peut présenter un discours certes simpliste mais clair aux électeurs : nous souhaitons une rupture avec la construction européenne et le retour à des politiques nationale pour protéger les Français de la concurrence étrangère, des ravages de la finance et de l’immigration. Ce discours, qui s’appuie sur l’attachement des Français à leur nation, permet de concilier la xénophobie et la critique de la mondialisation économique. La gauche de la gauche reste de son côté enfermée dans un discours ambivalent, en prétendant subvertir les institutions européennes par la désobéissance aux traités, dans la perspective de refonder l’Europe. Si le Front de Gauche et le Front national se rejoignent sur la critique du libre-échange et de la construction européenne, le premier se distingue radicalement du second par son refus de s’attaquer à la question de l’immigration et sa volonté de retour intégral au périmètre de l’État-nation.

La perspective internationaliste de la gauche radicale est louable, mais aujourd’hui difficilement audible pour des électeurs à qui on a vendu pendant trente ans l’idée d’une Europe sociale. La lutte nécessaire contre le nationalisme identitaire et les risques d’affrontement entre les peuples ne peuvent plus être utilisés pour refuser de voir la réalité et disqualifier toute tentative d’agir au niveau national. Il est parfaitement possible de souligner la stratégie non-coopérative des dirigeants allemands au sein de la zone euro et ses conséquences sur les pays d’Europe du Sud, sans pour autant en faire porter la responsabilité au travailleur allemand de base. Soutenir que l’industrie française aurait besoin d’une dévaluation de 20% ne signifie pas rentrer dans une guerre monétaire avec les autres pays européens, mais admettre que chaque pays doit avoir un taux de change adapté à son économie.

C’est là que l’aveuglement de la gauche radicale est le plus criant. Les populations de la planète ne sont pas interchangeables et restent déterminées par leur langue, leur culture, leur histoire et leurs systèmes de mœurs. Penser que l’Allemagne pourrait accepter la même politique de redistribution étatique et le même niveau d’inflation que la France est aussi illusoire que de s’imaginer que les Anglais abandonneraient du jour au lendemain le multiculturalisme pour lui préférer l’assimilation républicaine. Il ne faut pas confondre l’égalité des peuples et la question de l’identité. La difficulté d’une partie de la gauche à parler de manière décomplexée de la France dans ce qu’elle a à la fois d’universel et de particulier est à l’origine de la stagnation du Front de Gauche.

La souveraineté nationale, un instrument de la lutte des classes

Les trotskystes objecteront que les travailleurs n’ont pas de patrie et que la nation a été inventée par la bourgeoisie pour diviser la classe ouvrière. La nation, telle qu’elle s’est construite depuis 1789, n’est pourtant rien d’autre que la constitution du peuple souverain en corps politique. De la reconnaissance du suffrage universel masculin en 1848 à la création de la sécurité sociale par le CNR en 1945, l’histoire de la République est celle de la conquête des droits politiques et sociaux par le peuple français face aux possédants. Les plus démunis ne peuvent faire respecter leurs droits qu’en contraignant les plus riches à la solidarité, dans le cadre de la nation.

Le retour de la souveraineté nationale est donc la condition indispensable pour mener une politique de gauche. Comment financer les besoins de l’État social autrement qu’en obéissant aux marchés financiers, sans pouvoir de création monétaire ? Comment empêcher le chantage aux délocalisations, sans la menace de droits de douane ? Comment empêcher qu’une mesure redistributive ne provoque une fuite des capitaux, sans le rétablissement de contrôles au niveau national ? La nation reste la seule protection véritable face aux offensives de l’oligarchie financière qui a décidé de se jouer des frontières.

Combattre le Front national dans son rapport à la nation

L’internationalisme reste une belle idée mais qui implique d’admettre la diversité et la divergence des nations. Il est aussi stupide de penser que les nations pourraient coopérer sur tout et se montrer solidaires à l’infini, que de s’imaginer qu’elles conduiraient mécaniquement au nationalisme chauvin. S’il veut être efficace, le Front de Gauche doit concurrencer le Front national dans son rapport à la nation. En effet, que penser d’un parti qui prétend défendre l’ensemble des travailleurs vivant en France, à travers un protectionnisme et une sortie de l’euro, tout en interdisant aux travailleurs immigrés l’accès à l’emploi et à certaines prestations sociales ?


[1] Il faut rappeler que le PCF s’est discrédité en participant au gouvernement de Pierre Mauroy, malgré le tournant de la rigueur en mars 1983, puis en rejoignant les socialistes dans le gouvernement de Lionne Jospin en 1997.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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