Emmanuel Todd et le retour de la nation

Dans un contexte de crise de l’euro et de montée des tensions sociales et politiques en France et en Europe, je viens de me repencher sur un livre publié par Emmanuel Todd en 1998, l’Illusion économique. Le démographe ne se contente pas de déclarer la guerre au libre-échange et à la monnaie unique mais analyse les raisons du sentiment d’impuissance économique des classes dirigeantes. L’idée centrale du livre est que ce que l’on appelle la mondialisation n’a été rendu possible que parce que les classes dirigeantes ont cessé de croire en la nation comme cadre de l’action économique. Les réponses à la crise que connaissent les sociétés développées, qu’il s’agisse de la sortie de l’euro ou du protectionnisme, impliquent donc un retour à l’idée de nation.

Des spécificités nationales ancrées dans les structures familiales

Les différentes nations du monde développé restent marquées par des structures familiales profondément différentes qui induisent un rapport spécifique à l’égalité, à la liberté, à l’individu et déterminent différentes formes de capitalisme. Le capitalisme de type nucléaire-individualiste des pays anglo-saxons s’oppose au capitalisme souche, lequel accorde une place plus importante au groupe, comme en Allemagne et au Japon. Dans leur mode de consommation, les Français et les Américains cherchent essentiellement à acheter des produits au meilleur prix, alors que les Allemands et les Japonais pratiquent une préférence nationale qui s’apparente à un protectionnisme déguisé. Les pays de culture souche peuvent donc profiter des règles du libre-échange puisqu’ils n’en jouent pas le jeu.

Les structures familiales déterminent également la forme que prend la nation. Les systèmes individualistes sont dominés par la libre association des individus, comme en France, aux États-Unis ou en Angleterre. Cela n’a pas grand-chose à voir avec le Volk germanique, au sein duquel l’individu est tenu par le groupe. L’absence de croyance forte en l’égalité peut déboucher sur le multiculturalisme anglo-saxon, voire l’ethnocentrisme allemand ou japonais. Les peuples ne sont pas tous considérés comme égaux.  Les pays qui croient fortement en l’égalité entre les hommes, comme la France ou la Russie, ont généralement une vision universaliste. C’est sans doute ce qui explique le rejet de la théorie du choc des civilisations dans ces pays. Les élites médiatiques ne comprennent sans doute pas que l’inquiétude des Français face à la mondialisation tient d’abord à un conflit entre le tempérament égalitaire de la population et la logique de montée des inégalités propre au libre-échange. Enfin, le retour de la Russie s’expliquent très largement par les valeurs communautaires et autoritaires de la famille russe.

Le rejet de la nation et l’acceptation de l’inégalité par les élites

La France a connu depuis les années 1970 une remise en cause de l’idée de nation, alors même que celle-ci restait profondément associée à la valeur d’égalité. Ce rejet de la nation tient d’abord à une perversion de l’idée d’homme universel qui, au nom du principe d’égalité entre les peuples, en vient à nier leurs spécificités nationales. Mais il tient également à un affaiblissement de la valeur d’égalité lié à la nouvelle stratification éducative. Dans le contexte d’alphabétisation de masse, la société devient plus homogène sur le plan éducatif, de sorte que les idées d’égalité, de nation, de démocratie et d’État providence peuvent s’épanouir sans problème. A partir du moment où la quasi-totalité de la population sait lire et écrire, le développement de l’enseignement secondaire et supérieur à partir de la fin des années 1960 recrée de nouvelles inégalités culturelles. Une classe supérieure représentant près de 20% de la population voit le jour et accepte d’autant plus l’inégalité qu’elle se dissocie du reste de la société.

Le rejet de l’idée nationale s’est retrouvée chez des forces politiques a priori opposées, comme la droite libérale et la gauche sociale-démocrate, surtout depuis la conversion de cette dernière à l’idée européenne. L’européisme, le mondialisme, la décentralisation et le multiculturalisme relèvent d’un même mouvement idéologique qui rejette la nation et affaiblit par-là l’idée d’égalité. Cette situation a également débouché sur une multiplication de croyances de substitution fixées sur la race, la religion, le régionalisme, la préférence sexuelle, sans oublier bien sûr le nationalisme régressif du Front National. Ces remontées primitives ne sont que la contrepartie de la croyance au libéralisme planétaire et à la fin des nations.

Le démographe souligne de surcroît l’émergence du concept de populisme chez les élites pour dénoncer le droit du peuple à s’exprimer, alors que cette catégorie a toujours été étrangère à la culture politique française. « Il est inconcevable au pays de 1789, 1830, 1848, 1871 et 1936 ». Mais la bizarrerie de la France est qu’elle combine à la fois un cœur qui croit en l’égalité avec une périphérie qui tolère plus facilement l’inégalité. Cette contradiction conduit à une perversion du sentiment égalitaire quand les ouvriers français rejettent leurs homologues immigrés, alors que les cadres supérieurs de gauche portent un amour exclusif pour les immigrés, en restant très passif vis-à-vis de la politique économique que subit le peuple des provinces.

Les deux maux de la société française : le libre-échange et l’euro

Les règles du libre-échange ont été acceptées par la classe supérieure dans la mesure où, contrairement aux ouvriers, elle se pensait protégée par le diplôme des conséquences de la concurrence internationale. Les catégories supérieures dénoncent d’autant plus facilement le protectionnisme qu’elles ne souffrent pas des effets néfastes de la mondialisation. Emmanuel Todd rappelle pourtant que depuis le XIXe siècle toutes les nations développées, des États-Unis à l’Allemagne, en passant par l’Angleterre et la France, se sont protégées par du protectionnisme. A l’heure actuelle, le libre-échange pèse sur l’emploi et les salaires des ouvriers des pays développés, fait exploser les inégalités et conduit à une insuffisance de la demande. En effet, la stratégie de course aux exportations pousse les employeurs à réduire au maximum leurs coûts, ce qui débouche sur une compression de la demande intérieure de chaque pays qui se répercute sur la demande globale.

Dans les années 1990, l’Europe s’est également lancée dans une monnaie unique qui ne tient pas compte de la diversité anthropologique, culturelle et économique du continent ainsi que des différences de rythmes démographiques entre chaque pays. Emmanuel Todd souligne que sans l’universalisme des élites françaises, l’euro n’aurait jamais pu voir le jour. Le désir de convergence avec l’Allemagne, outre qu’il a fait plus de mal que de bien à la France, traduit une incapacité à admettre la diversité des nations. «Si les nations sont de natures distinctes, et que chacune d’entre elles a besoin de son style monétaire, la convergence n’a pu qu’être nocive à celles qui ont dû combattre leur nature ». Mais surtout, en privant la France de sa flexibilité monétaire, la politique du franc fort, puis l’euro, ont aggravé les effets du libre-échange, en empêchant au pays de dévaluer pour faire face à la concurrence, entraînant montée du chômage et désindustrialisation.

Le retour à la nation pour retrouver la maîtrise de son destin

La restauration de la souveraineté monétaire et le retour à certaines formes de protectionnisme impliquent un retour à l’idée de nation, conçue comme cadre permettant l’action économique. Le vote Front national des catégories populaires, puis l’entrée en résistance des classes moyennes à partir de 1995 apparaissent à Emmanuel Todd comme le signe d’un retour de la lutte de classe en France. Or, loin d’accentuer la désintégration de la société, la lutte des classes constitue au contraire un facteur de réémergence de l’idée nationale. C’est par sa capacité à s’opposer aux puissants, que le peuple français reprend conscience de lui même et que la nation retrouve son unité. Les premières manifestations du sentiment national vers la fin du Moyen Âge ont coïncidé avec la grande jacquerie de 1358, décrite comme la guerre que les paysans firent aux nobles. Pendant la Révolution française, l’unité de la nation s’est constituée contre la noblesse en tant que classe. A l’heure actuelle, la prise de conscience d’une défaillance des élites ne peut se concevoir qu’à l’échelle d’une nation. « L’hypothèse de classes en lutte hors de toute collectivité nationale englobante est une abstraction dépourvue de sens ».

A la lecture du livre, on se demande finalement quel optimisme a conduit Emmanuel Todd à militer pendant des années en faveur d’un protectionnisme européen, alors que son livre démontre l’impossibilité d’une telle option. Le capitalisme souche de l’Allemagne peut parfaitement se passer de droits de douane puisque les consommateurs allemands pratiquent déjà, par leurs modes de consommation, une forme préférence nationale. Avec la crise de l’euro et le renforcement de la rigidité allemande, le démographe est revenu à la conclusion que, dans un contexte de retour des nations, toute stratégie européenne est vouée à l’échec. L’époque est bien à la réémergence de l’idée nationale. Ce retour à la nation ne signifie pas forcément repli sur soi ou xénophobie mais le rétablissement d’un cadre au sein duquel une croyance collective forte peut soutenir l’action politique et économique.

Emmanuel Todd, l’Illusion économique, Gallimard, 1998.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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