Les mystères de la gauche

Le clivage gauche-droite est-il toujours pertinent dès lors que le mariage pour tous, les politiques d’austérité, les avantages accordés aux grandes entreprises et la dérèglementation du marché du travail sont mis en œuvre par un même gouvernement socialiste? Jean-Claude Michéa soutient que les classes populaires ne se reconnaissent plus dans le concept de gauche et rappelle qu’à l’origine, le socialisme ouvrier n’avait pas grand-chose à voir avec la gauche qui défendait le libéralisme. Le ralliement de la gauche à la logique libérale depuis les années 1980, loin de constituer un accident de l’histoire, ne serait que l’aboutissement d’un processus qui remonte à la fin du XIXe siècle.

La gauche et le mouvement ouvrier

Contrairement à l’idée qu’on s’en fait, la gauche n’a pas toujours été du côté du peuple. Jean-Claude Michéa rappelle qu’au XIXe siècle, celle-ci représentait la bourgeoisie industrielle et libérale ainsi que la petite bourgeoisie républicaine face à une droite qui défendait les intérêts de l’aristocratie terrienne et de l’Eglise catholique. Les premiers socialistes ne se revendiquaient pas de la gauche mais tenaient à l’indépendance du mouvement ouvrier. Au contraire les gouvernements républicains et libéraux – donc de gauche – se sont livrés aux pires répressions contre le mouvement ouvrier[1]. Ce fut également un gouvernement républicain de gauche qui abolit en 1889 les dernières dispositions qui protégeaient encore les communautés rurales contre le déchaînement de l’individualisme propre à la société industrielle.

Ce n’est qu’avec l’Affaire Dreyfus, à la fin du XIXe siècle, que les socialistes passent un compromis avec leurs anciens adversaires de la gauche parlementaire pour défendre la République face à la menace d’un coup d’Etat de la droite monarchiste. Ce compromis historique, qui constitue selon Michéa l’acte de naissance de la gauche moderne, va conduire à dissoudre la spécificité du mouvement ouvrier et populaire dans le « camp du Progrès », placé sous le signe de la philosophie des Lumières.

La croyance au progrès, à un « sens de l’histoire » et à l’idée que tout pas en avant est forcément un pas dans la bonne direction deviennent un marqueur essentiel de la gauche. Ce culte du progrès poussé à l’extrême implique de faire table rase du passé sous peine d’être condamné à revivre les jours les plus sombres de notre histoire. On comprend alors qu’une gauche progressiste puisse-t-être conduite à accepter le capitalisme libéral au nom de la modernité, quitte à abandonner la classe ouvrière.

Libéralisme et socialisme, universel abstrait et universel concret

Le projet socialiste est héritier de la philosophie des Lumières et de la Révolution française par son souci égalitaire et l’idée qu’un véritable projet d’émancipation doit s’inscrire sous des fins universelles. Mais il propose également une critique radicale du nouveau monde industriel et libéral de la fin du XIXe siècle. Si les premiers socialistes partageaient avec les libéraux l’idée d’en finir avec l’ordre inégalitaire de l’Ancien Régime, ils estimaient que la conception que ces derniers se faisaient de la liberté individuelle revenait à abandonner l’idée même de vie en commun[2]. Le terme même de socialisme, inventé par Pierre le Roux, vise à s’opposer à celui d’individualisme.

Le socialisme s’accorde également avec le libéralisme sur la notion d’universel, mais prône un universel concret qui s’enracine dans l’expérience particulière des communautés humaines. Autrefois, le mouvement communiste dénonçait le « cosmopolitisme bourgeois » qui nie les frontières et les traditions populaires, à l’internationalisme prolétarien et ses fondements patriotiques et communautaires. En Amérique latine, la contestation du capitalisme s’ancre dans les cultures nationales : zapatistes, sandinistes, bolivariens…

Un libéral estime quant à lui qu’une véritable émancipation passe par une rupture avec toutes les formes d’appartenance qui n’ont pas été librement choisies – apparence physique, appartenance sexuelle. Une fois débarrassé de toutes ses attaches, celui-ci ne se reconnaît plus d’autre patrie que le marché mondial sans frontière. De fait, Le marché constitue la seule instance de socialisation intégralement compatible avec la liberté individuelle.

Le libéralisme culturel et la désintégration des valeurs traditionnelles

Aux yeux des catégories populaires, la gauche n’évoque plus que la remise en cause des valeurs traditionnelles, la modernisation à outrance ou la transgression morale ou culturelle. Ces valeurs traditionnelles que sont par exemple l’importance accordée à la transmission, le sens des limites ou encore l’attachement à la notion de mérite individuel trouvent pourtant leur origine dans un sentiment d’appartenance qui s’oppose à l’individualisme abstrait du libéralisme.

Le libéralisme culturel tient toute norme pour une construction culturelle arbitraire et discriminante, qui porte atteinte à la liberté des individus. En cela, il permet de justifier l’extension du marché à toutes les sphères de l’existence. Interdire l’ouverture des magasins le dimanche, imposer un mode de vie plutôt qu’un autre ne s’oppose-t-il pas à l’idée que chaque individu a le droit de mener sa vie comme il l’entend indépendamment des autres ? Au nom de quoi refuser la libéralisation du commerce des drogues ou l’ouverture d’écoles privées de prostitution comme en Espagne, si des jeunes chômeuses sont d’accord pour vendre leur corps ? Jean-Claude Michéa souligne qu’une société qui aurait aboli toutes les discriminations serait forcément une société uniformisée dans laquelle toute notion de responsabilité morale et de mérite individuel – concepts jugés stigmatisant – auraient disparu.

Pourtant, ces valeurs pourraient constituer, à condition de les ouvrir dans un sens égalitaire et de les inscrire dans une perspective universelle, le point de départ d’un projet socialiste qui chercherait à préserver les conditions de toute vie décente face aux assauts du marché et au mouvement d’atomisation du monde.

La logique du droit et ses conséquences

Les travaux de Marcel Mauss ont mis en évidence que la base du lien social reposait, depuis les temps les plus reculés, sur la logique du don, à savoir l’obligation de donner, recevoir et rendre. Or l’extension infinie des droits individuels conduit à ouvrir un espace au sein duquel le don et la morale sont peu à peu neutralisés. L’idée d’un dû inconditionnel est en effet contradictoire avec la logique du don qui implique la liberté de rendre ou ne pas rendre ce que l’on a reçu. Jean-Claude Michéa souligne qu’une famille dans laquelle les parents ne songeraient à nourrir leurs enfants ou à leur donner une éducation que parce qu’ils y sont juridiquement obligés cesserait d’être une famille au sens humain du terme. Une société socialiste devrait donc offrir les garanties juridiques nécessaires aux individus, tout en laissant la place à l’esprit du don et la possibilité d’agir de façon moralement responsable.

– Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, Climats, 2013.


[1] C’est le cas de Cavaignac qui fait tirer sur les ouvriers lors des journées de juin 1848, puis de Thiers qui réprime la Commune de Paris en 1871.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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