Les Français sous l’Occupation, tous collabos?

Dans son discours de commémoration de la rafle du Vel d’Hiv le 22 juillet 2012, le Président François Hollande a évoqué un « crime commis en France par la France ». L’absence de référence à l’occupation nazie et la réduction de la France au gouvernement de Vichy traduisent le succès d’une certaine lecture des années de guerre qui s’est mise en place au lendemain de mai 1968. Dans son dernier livre le chagrin et le venin, l’historien Pierre Laborie retrace l’émergence de cette vulgate dans les années 1970 et déconstruit les idées reçues à propos de la résistance et de la collaboration.

La fabrication d’une vulgate : de la légende dorée à la légende noire

Les années 1970 sont marquées par la déconstruction du mythe d’une France entièrement résistante, notamment suite à la parution du livre la France de Vichy de Robert Paxton. L’historien américain faisait la démonstration que la collaboration des autorités de Vichy avec l’occupant avait été consciente et délibérée. Mais c’est surtout le film de Marcel Ophuls, le Chagrin et la Pitié, sorti en 1971, et sa réception qui ont contribué à changer l’image que l’on se faisait des Français pendant l’Occupation. La France y est dépeinte comme majoritairement attentiste, attachée au maréchal Pétain, complice de l’occupant, silencieuse face aux minorités persécutées et volant tardivement au secours de la victoire par opportunisme. La Résistance n’aurait représenté, tout comme les collaborateurs, qu’une minorité de la population. C’est véritablement l’unanimité autour du film, dans un contexte de remise en cause de l’histoire officielle, qui explique le succès de cette lecture noire des années de guerre. A la vision caricaturale d’une France entièrement résistante succède celle toute aussi caricaturale d’une France entièrement acquise au maréchal Pétain.

Pierre Laborie soutient pourtant que la mémoire d’une France entièrement soulevée contre l’occupant n’a peut-être jamais existé. Si la Résistance a pu être instrumentalisée par les communistes ou le général de Gaulle, la majorité des Français étaient bien conscients de n’avoir pas tous été des héros. L’idée d’un mythe commun partagé par l’ensemble de la population relève du fantasme. Dès la Libération, la mémoire de la Résistance fait l’objet d’attaques d’anciens vichystes, qui cherchaient à faire oublier leur propre responsabilité en rendant tous les Français complices de la collaboration. Le mythe des 40 millions de résistants n’a-t-il-pas plutôt été exagéré voire inventé, comme celui du silence des Français face à la Shoah[1], par ceux qui prétendaient déconstruire la vision héroïque des Français pendant l’Occupation ?

 Les Français, Vichy et la Résistance.

Les Français, loin d’avoir été résistants, se seraient majoritairement accommodés avec l’occupant dans le but de durer, tout en faisant preuve de lâcheté, d’indifférence à l’égard des minorités persécutées et d’opportunisme. Mais si tel avait été le cas, pour quelle raison 75% des juifs vivant en France ont échappé aux déportations ? Jacques Semelin souligne au contraire que les dénonciations et l’antisémitisme dans la société française n’empêchaient pas l’entraide et la solidarité[2]. Une multitude de petits gestes traduisent un rejet de la politique de la collaboration et une complicité vis à vis de la Résistance et des Alliés qui luttaient contre l’occupant : ravitaillements des paysans, cache d’enfants juifs, faux papiers des secrétaires de mairies, gendarmes soudainement atteints de myopie, rassemblements lors des obsèques de résistants.

Pierre Laborie parle de société de non consentement pour évoquer tous ceux qui, sans être résistants, étaient du côté de la Résistance. La société française pendant les années de guerre est ambivalente. Le silence face aux persécutions des juifs et la délation s’accompagnent de complicités en faveur de la protection des juifs ; le soutien à la personne du maréchal Pétain n’empêche pas le rejet de sa politique de collaboration.

Déconstruire le mythe de la Résistance ?

La volonté de déconstruire le mythe des 40 millions de résistants a débouché sur une vision rétrécie de ce qu’a été la Résistance. Celle-ci est présentée comme une minorité coupée du reste de la nation, alors qu’elle bénéficiait de l’aide d’un grand nombre de Français qui rejetaient la collaboration, surtout après 1942. Elle est également réduite à sa dimension militaire, ses conflits internes et ses mensonges. En 1993, le journaliste Thierry Wolton accuse Jean Moulin d’avoir été un agent du KGB[3]. En 1997, le journaliste Gérard Chauvy publie Aubrac, Lyon 1943 dans lequel il rend Raymond Aubrac responsable de trahison dans l’arrestation de Jean Moulin le 21 juin 1943 à Caluire. Les accusations portées dans les années 1990 contre les époux Aubrac se font dans dans un climat de soupçon et d’insinuations permanentes qui pousse les anciens résistants à devoir se justifier.

Ces critiques virulentes contre la mémoire de la Résistance ont été principalement portées par la génération de mai 1968 qui souhaitait en finir avec l’héritage gaullo-communiste. Les propos de Daniel Cohn-Bendit sont révélateurs : « Pour moi, tout le symbole de 68 réside dans le slogan : “Nous sommes tous des juifs allemands”. C’était une façon de liquider à la fois le mythe d’une France résistante et la haine de l’Allemand ». Le succès de cette vision ne traduit-il pas également le refus d’une dette à l’égard de la Résistance et de son héritage dès lors qu’un responsable du MEDEF se propose de « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance[4] » ? Alors que les Français sont de plus en plus confrontés à une remise en cause de leur modèle social et sommés de s’adapter à la montée des inégalités, on peut se demander si la place réservée à la Résistance ne renvoie pas à une volonté de produire de la résignation et du consentement.

Pierre Laborie, Le chagrin et le venin. Gallimard, 2014.

[1] François Azouvi, Le mythe du grand silence, Fayard, 2012.

[2] Jacques Semelin, Persécutions et entraides dans la France occupée, Les Arènes, 2013.

[3] Le livre est soutenu par des historiens prestigieux comme François Furet et Annie Kriegel.

[4] Denis Kessler « Adieu, 1945, raccrochons notre pays au Monde », Challenges, nº 94, 4 octobre 2007

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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