L’identité nationale, un concept d’extrême droite?

L’identité nationale peut-elle se réduire à un concept d’extrême droite synonyme de xénophobie et de repli sur soi ? En 2008, Daniel Lefeuvre et Michel Renard refusaient d’abandonner cette notion controversée à l’extrême droite, en rappelant que le patriotisme républicain de Gambetta ou de Jaurès n’avait rien de xénophobe. Dans un petit livre au titre provocateur, les deux historiens tordent le cou aux idées reçues. La naissance du sentiment national, le patriotisme de la gauche socialiste ou la question de l’immigration sont traités dans l’optique de réhabiliter la tradition républicaine de l’identité nationale.

Pourquoi vouloir en finir avec l’identité nationale ?

Les auteurs accusent ceux qui contestent la notion d’identité nationale de vouloir en finir avec l’assimilation républicaine. Le creuset français n’a pourtant jamais été un lieu de recomposition permanente de l’identité française au gré des vagues migratoires. Si la nation peut s’ouvrir aux différences, cela ne signifie pas que des groupes puissent régler leurs affaires en dehors des règles de la République. L’assimilation a toujours reposé sur la transmission à tous de l’histoire et de la culture française. On ne défend pas les enfants d’immigrés en les enfermant dans leur culture d’origine et leur propre mémoire, mais en leur donnant la possibilité de devenir les héritiers de Montaigne, Voltaire et Victor Hugo.

L’historien Fernand Braudel avait déjà eu l’occasion de pointer les dangers d’un renoncement à l’identité nationale et de ce que l’on n’appelait pas encore le multiculturalisme. « S’il signifie que plusieurs cultures bavardent ensemble et échangent leurs biens, je suis en faveur du multiculturel. Mais s’il signifie une culture qui éclate dans toutes les directions pour donner satisfaction aux uns et aux autres, alors je suis contre ». Trente ans plus tard, la déconstruction du roman national a conduit à la disparition d’un récit collectif et cédé la place à la guerre des mémoires.

La naissance du sentiment national

Les auteurs refusent de réduire la nation française à une construction abstraite du XIXe siècle et soutiennent que le patriotisme émerge dès la fin du Moyen Âge. Les Français forment en effet depuis le XVe siècle une nation soudée par un long passé et une mémoire liée à un roi : opposition de la nation au pape lors des Etats généraux de 1302 ; expulsion des Anglais par l’intermédiaire de Jeanne d’Arc. Cette identité nationale repose sur une langue, des paysages, des lois mais également des sentiments comme le sens de l’Etat ou la foi patriotique.

L’identité française a été marquée dès le XVIe siècle par un « humanisme convivial », qui offre une certaine liberté dans la relation au passé. François Ier refuse de choisir entre le protestantisme et la soumission à l’Eglise romaine ; Henri IV jette les bases d’un patriotisme sécularisé qui détache la fidélité à la nation de l’appartenance religieuse. L’universalisme français ne peut se comprendre sans référence à cette forme d’humanisme qui annonce les Lumières. Mais c’est avec la Révolution de 1789 que la nation française prend son sens actuel. A travers l’abolition des privilèges lors de la nuit du 4 août puis la proclamation de la République le 22 septembre 1792, le peuple se constitue en nation et devient le principe de toute souveraineté.

La gauche et l’identité nationale

A l’heure où une grande partie de la gauche défend l’Europe ou les travailleurs sans papiers, l’identité natihttps://i1.wp.com/philitt.fr/wp-content/uploads/2013/10/R%C3%A9volution-Fran%C3%A7aise.jpgonale apparaît a priori comme un concept de droite. Pourtant, en 1792 le patriotisme était ancré chez les révolutionnaires, pendant que la droite soutenait les nobles émigrés et les partisans de la monarchie. Les insurgés de 1830 renversent également le roi Charles X aux cris de « Vive la nation ! Vive la Liberté » ; pour célébrer la révolution de février 1848, Lamartine choisit le drapeau tricolore au motif qu’il a fait le tour du monde et symbolise la liberté de la patrie. S’ils exaltent le patriotisme, les révolutionnaires du XIXe siècle sont cependant méfiants vis-à-vis d’un sentiment national excessif qui porterait atteinte au sentiment de fraternité universelle. Le patriotisme républicain n’est donc pas de nature xénophobe[1].

L’attachement à la nation a longtemps été la condition de l’internationalisme. La Ligue de l’enseignement déclarait en 1904 que le patriotisme était « la première forme et la plus concrète des devoirs envers l’humanité ». C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la formule de Jaurès : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène [2]». Dans les années 1930, le PCF décide lui-même de se réapproprier des symboles du passé national, comme la Marseillaise ou le drapeau tricolore, pour les mettre au service de son combat antifasciste.

L’identité nationale et l’immigration

L’immigration a considérablement apporté à la culture française, à l’image d’Eugène Ionesco, Pablo Picasso, Samuel Becket ou encore Georges Chaprak. Mais ces étrangers sont aussi devenus ce qu’ils sont devenus grâce à ce que la France leur a apportés. L’Irlandais Samuel Becket a choisi d’écrire ses œuvres en français plutôt qu’en anglais. L’immigration a fonctionné parce que, sans renier leurs origines, les uns et les autres se sont assimilés à la culture du pays d’accueil. Ce fut le cas pour Mazarin en son temps, Marie Curie, Manouchian, Cavanna, Lino Ventura, Serge Reggiani ou encore le romancier d’origine chinoise François Cheng. Contrairement à une idée reçue, ce processus a été long et s’est étalé sur deux voire trois générations. Les Français issus de l’empire colonial ont également su apporter une couleur particulière à l’identité française, à l’image de Léopold Senghor ou de Félix Eboué, gouverneur du Tchad qui rejoint de Gaulle dès le 18 juin 1940.

L’intégration est toujours un défi à la fois pour le pays d’accueil et pour les immigrés. La nation d’accueil doit intégrer des étrangers dont la culture est différente. Elle peut s’ouvrir aux autres, s’en enrichir mais sans jamais renoncer à ce qui lui est essentiel. Les immigrés doivent quant à eux assimiler la langue, les lois et les valeurs d’une nation qui existait avant eux, avec la profondeur de tout son passé et au sein de laquelle ils aspirent à vivre. Ils doivent donc forcément renoncer à une partie de leur identité. Mais si la France veut continuer à assimiler, elle doit offrir une image un minimum positive de son pays pour donner envie aux immigrés de s’intégrer.

Comme le soulignait déjà Claude Lévi-Strauss, l’identité nationale repose à la fois sur un apport extérieur et sur un héritage. « Chaque culture se développe grâce à ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacun y mette une certaine résistance, sinon très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger[3] ».

– Daniel Lefeuvre et Michel Renard, Faut-il avoir honte de l’identité nationale ?, Larousse, 2008.


 

[1] Le gouvernement provisoire issu de la révolution de février 1848 refuse, en la personne d’Emile Ollivier, de donner raison aux ouvriers français qui réclament le renvoi des travailleurs étrangers.

[2] Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911.

[3] Claude-Lévi-Strauss, De près ou de loin, 1988.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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