Le Monde, les délires d’un professeur-démissionnaire et l’avenir de l’Ecole publique

Le journal Le Monde nous fait part d’une tribune d’un professeur de lettres et d’histoire, Loïc Trabuc, qui explique les raisons qui l’ont poussé à quitter l’Éducation nationale à la rentrée 2014[1]. En tant que professeur démissionnaire d’histoire-géographie, j’ai moi-même eu à prendre cette lourde décision il y a un an et je peux témoigner que cela n’est jamais un plaisir. Ce point étant souligné, j’aimerais expliquer pourquoi je suis en total désaccord avec la vision de l’École défendue par mon collègue. Si j’ai décidé de démissionner de l’Éducation nationale, c’est au contraire parce que j’estime que la vision de l’enseignement qu’il exprime est chaque jour de plus en plus présente au sein de l’institution.

L’École de la République et la transmission

Les problèmes ne proviendraient pas des réformes menées depuis une trentaine d’années mais du fait que l’École de la République ne se serait pas adapté à l’évolution de la société. Les responsabilités n’incombent donc pas au collège unique, à la baisse des heures de français, aux dérives des pédagogies constructivistes ou à la remise en cause de l’autorité des enseignants, mais bien à la conception de l’École de Jules Ferry. On répondra que la société n’a jamais cessé d’évoluer, y compris entre 1880 et 1970, et que l’on n’a pas pour autant cherché à en finir avec l’École de la République. Car c’est bien ce que souhaite Loïc Trabuc : « Je voudrais une école qui rompe définitivement avec l’école de la Troisième République, avec l’École de Jules Ferry ».

Pourquoi cette haine de l’École française qui, en dépit de ses imperfections, a permis d’alphabétiser des générations d’élèves de toutes les origines et fut l’une des références à l’échelle internationale ? Il faudrait en finir avec Jules Ferry parce que l’objectif de former des citoyens prêts à se sacrifier pour la patrie n’est plus d’actualité. Les idées de Nation, de transmission de la culture et de valeurs républicaines sont, pour notre enseignant démissionnaire, de l’ordre de l’insupportable. Dans ses principes, l’École de la Troisième République fut pourtant fidèle à l’idéal des Lumières et de Condorcet pour qui seule l’instruction permettrait à chaque citoyen de ne plus dépendre d’autrui dans son jugement. C’est en réalité cette conception héritée des Lumières de l’émancipation par le savoir qui est ici remise en cause.

Mais peut-on honnêtement soutenir que l’École d’aujourd’hui est restée celle du roman national et de l’apprentissage du patriotisme ? Les programmes n’hésitent désormais plus à évoquer les pages sombres de notre histoire, comme les croisades, la colonisation, les traites négrières ou le régime de Vichy. Qui peut encore parler d’histoire franco-française quand la Chine des Han et le royaume du Mali sont évoqués au même titre que l’empire de Charlemagne et que l’histoire de France est presque systématiquement réinscrite dans celle de l’Europe ?

Les dangers d’une École sans contrainte

L’École idéale serait pour Loïc Trabuc une école de l’individu-roi caractérisée par l’absence de normes, de contraintes et de valeurs communes. Les élèves « seraient tolérants par l’absence même de normes, une tolérance qu’ils dirigeraient autant vers eux-mêmes que vers les autres ». Facebook ne nous est pas présenté comme le réceptacle d’une pauvreté d’expression, des insultes et des règlements de comptes entre élèves, mais bien comme le lieu qui permet à ces derniers de s’exprimer en acceptant le point de vue d’autrui. On se demande si l’on vit bien sur la même planète. Au risque de passer pour un terrible réactionnaire, je persiste à penser que les élèves ont besoin d’un cadre et de limites fixées par le professeur, et ce d’autant plus que l’adolescence est l’âge de la recherche de la transgression. Notre collègue semble oublier que ce sont les élèves les plus faibles sur le plan scolaire qui sont victimes du désordre en classe et de l’impossibilité de faire cours.

L’école qui nous est présentée est une école où l’enseignant cesse d’être un passeur et les élèves réduits à un statut de consommateur : « Aucune connaissance ne serait imposée. Chaque élève pourrait choisir lui-même les connaissances qu’il veut conserver parce qu’elles s’imposent à lui, comme autant d’outils d’interprétation de sa sensibilité personnelle ». Dans ce merveilleux système sans note ni sanction, les buts d’apprentissage seraient décidés par les élèves eux-mêmes. Il ne s’agit donc plus d’élever les élèves et de les dépayser avec des choses qui sortiraient de leurs centres d’intérêt immédiats puisqu’il est question d’ouvrir l’école à la société de consommation.

Derrière la fin de toute transmission, il y a en réalité l’idée que les adultes n’ont plus de responsabilité vis-à-vis de la jeunesse. Qui peut penser un instant qu’en l’absence de cadre, des élèves livrés à eux-mêmes se passionneraient spontanément pour la grammaire, le théorème de Pythagore, Périclès, ou la princesse de Clève, alors que la télévision leur présente Nabila et Justin Bieber comme des modèles ?

La remise en cause des savoirs par la logique des compétences

J’estime pour ma part que les problèmes que connaît le système éducatif proviennent de la remise en cause de l’idée de transmission. Les professeurs qui m’ont donné le goût de l’histoire et de l’enseignement étaient dans le récit, n’avaient pas peur de raconter des anecdotes, ce qui n’excluait pas une dimension critique. Actuellement, un enseignant est de moins en moins considéré comme un passeur. Nous sommes de plus en plus sommés de nous mettre en retrait et réduits à concevoir des fiches d’activité que les élèves feront en classe, en autonomie. « Moins le prof parle, mieux c’est », disent les IPR. Face aux attaques contre les contenus, je me demande parfois si l’étude des guerres de religion vise véritablement à faire comprendre la place qu’occupe la laïcité dans notre pays ou s’il ne s’agit plus que d’un prétexte pour former les élèves à la recherche d’information et à l’utilisation d’internet.

La logique des compétences s’accompagne enfin d’une part toujours plus importante des tâches administratives, qui rendent le métier décourageant. Justification écrite des sanctions données aux élèves pénibles, saisie du cahier de texte en ligne, entretiens avec les parents, LPC, j’ai le sentiment qu’on passe parfois plus de temps à rendre des comptes sur ce qu’on fait qu’à véritablement enseigner.

Si j’ai démissionné, c’est parce que les rêves de Loïc Trabuc sont hélas de plus en plus partagés à la tête de l’institution. Le discours modernisateur sur les compétences, la remise en cause d’une Ecole de la culture et de la transmission me devenaient personnellement de plus en plus insupportables.

[1] Loïc Trabuc, « Pourquoi moi, professeur de lettres-histoire, je démissionne de l’Education nationale », Le Monde, 4 septembre 2014. http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/09/04/pourquoi-moi-professeur-de-lettre-histoire-je-demissionne-de-l-education-nationale_4482124_3232.html

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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4 commentaires pour Le Monde, les délires d’un professeur-démissionnaire et l’avenir de l’Ecole publique

  1. Laurent dit :

    Bonjour,

    Je suis tout à fait d’accord avec votre point de vue. Après des études d’histoire et de géographie, j’ai été contractuel en lycée professionnel. Durant les oraux du Capes, j’ai décidé de tout plaquer. C’était en 2003, la première année où il y eut autant d’admissibles que de postes offerts. Depuis l’institution connait la décrue des vocations.
    Aujourd’hui, je fais tout autre chose. J’ai croisé d’anciens enseignants partis faire autre chose.

    Laurent.

  2. Romain Masson dit :

    Votre message me fait plaisir et me rassure. J’ai gardé contact avec des anciens collègues sur le terrain, qui continuent à transmettre et font preuve d’un courage exemplaire. Mais les jeunes qui rentrent dans la profession subissent un formatage dans les ESPE autour de la logique des compétences, qui est, selon moi, une destruction de l’idée même d’enseignement.

  3. Salut Romain,
    Je suis moi-même prof stagiaire en anglais, et comme toi, j’ai beaucoup de mal avec ce blabla du prof qui doit être en retrait et qui ne serait plus le centre de la classe…. l’enfant-roi, comme tu dis. Bientôt on n’aura plus qu’à presser les boutons on/off des tablettes et les gamins seront connectés au dieu internet qui aura surpassé le prof et le lien social intergénérationnel depuis longtemps. J’entre dans le métier à reculons, et plein de doutes.

  4. Romain Masson dit :

    Je te comprend, je pense que nous sommes dans une période de basculement. Les nouvelles technologies sont pour les tenants de l’élève au centre la dernière bouée à laquelle ils tentent de se raccrocher pour sauver les pédagogies actives. L’alternative est la suivante : ou bien on approfondit la baisse des exigences et ce que je considère être une dérive de la pédagogie depuis les années 1990, via l’approche par compétence à marché forcée et le numérique ; ou bien, on atteint un point critique avec une prise de conscience que l’on est allé trop loin dans l’affaiblissement des contenus et la mise en retrait de l’enseignant, quitte à désavouer la majorité des prétendus experts de l’éducation. Mais, sans vouloir te décourager, j’ai peur que les programmes qui s’annoncent aillent dans la première direction. Les doutes sont normaux quand on rentre dans le métier. On enseigne ce que l’on est. La seule chose que tu dois donc te demander est : ai-je le courage de faire ce que je crois essentiel pour mes élèves, quitte à passer pour un urluberlu, à me mettre à dos une partie des collègues et de la hiérarchie? Mais si tu y crois, je ne peux que t’encourager à faire ce métier qui reste essentiel.

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