Quand le Front de Gauche et la gauche de la gauche comprendront.

Voir un gouvernement socialiste s’entêter dans une politique qui ne fonctionne pas et contribue jour après jour à l’explosion du chômage a déjà quelque chose d’exaspérant. Mais se rendre compte que même la gauche de la gauche reste incapable de proposer une alternative politique crédible pour renouer avec les classes populaires a quelque chose d’encore plus consternant. La plupart des personnes qui s’intéressent à la politique et à l’économie ont compris que la mise en place de l’euro avait été une erreur tragique. Celle-ci a largement contribué à la désindustrialisation du pays, en imposant à la France et aux pays d’Europe du sud une monnaie surévaluée.

En finir avec le néolibéralisme sans sortir de l’euro ?

La plupart des gens ont également parfaitement compris que, dans sa configuration actuelle, l’euro constituait la clé de voûte d’un système financier totalement dérégulé qui permet aux banques d’imposer aux peuples des politiques libérales. Que des libéraux comme Nicolas Sarkozy, François Bayrou ou François Hollande s’entêtent dans une politique qui ne marche pas depuis 1983 est une chose. Mais que le Front de Gauche ainsi qu’une grande partie de la gauche prétendent défendre les ouvriers, tout en nous expliquant que la sortie de l’euro ne serait pas la solution, les bras m’en tombent. Le PCF qui défendait jadis la nation contre « l’Europe supranational du capital » soutient aujourd’hui qu’une sortie de l’euro ne serait pas la solution et qu’il faut donc combattre la tentation du « repli national ».

Les mêmes économistes de gauche qui ont combattu la politique du franc fort dans les années 1990 nous expliquent aujourd’hui qu’une sortie de l’euro, suivie d’une dévaluation serait synonyme d’égoïsme national et de nationalisme économique. Pourtant, depuis la crise de 2008, la réflexion sur le retour aux politiques nationales, le protectionnisme ou la fin de l’euro n’a jamais été aussi poussée. Joseph Stiglitz, Paul Krugman, Jacques Sapir, Frédéric Lordon, Emmanuel Todd, Dani Rodrik, la crise du néolibéralisme a marqué le retour en force du keynésianisme chez les intellectuels. Mais la gauche de la gauche, largement influencée par le trotskisme et l’altermondialisme, continue de bloquer sur la question de la Nation.

La sortie de l’euro, un projet nationaliste ?

Bien sûr cette gauche est d’accord pour dénoncer le libre-échange, le règne de la finance et les politiques d’austérité. Mais dès qu’il est question d’agir concrètement, elle reste dans l’incantation. Ceux qui prônent un retour à la souveraineté monétaire et des mesures protectionnistes au niveau national sont aussitôt repeints en méchants souverainistes, voire en nationalistes rejetant l’amitié entre les peuples. L’accusation de nationalisme traduit une haine à l’égard de la Nation, qui masque généralement une méfiance envers le peuple et la démocratie. Ceux que l’on traite de nationalistes sont pourtant ceux qui acceptent les peuples tels qui sont avec leurs spécificités, leur identité et leur modèle social. Ce sont ceux qui, par solidarité avec les Espagnols, les Italiens et les Grecs, préfèrent en finir avec l’euro pour les libérer de la tutelle de Berlin et des marchés financiers. Ce sont également ceux qui souhaitent que ces pays puissent retrouver la possibilité de dévaluer pour restaurer leur compétitivité.

Mais où est le véritable internationalisme quand les personnes qui s’en revendiquent rejettent l’idée même de monnaie nationale et de dévaluation, veulent imposer une même politique à 17 pays différents et pensent, comme les libéraux, que chaque peuple est interchangeable? Ces gens ne veulent pas voir qu’en l’absence de sentiment européen suffisamment puissant, la solidarité nationale continue de primer sur la solidarité de classe. L’idée de vouloir imposer aux Allemands une certaine politique ou de les obliger à se montrer solidaires des Grecs est d’après moi aussi contestable que ce qu’Angela Merkel impose actuellement aux pays d’Europe du Sud. Il faut respecter les peuples.

Puisque la gauche dite radicale lui a abandonné le terrain, c’est le Front National qui récupère en France toutes les idées de rupture avec le néolibéralisme à l’échelle nationale. Cette stratégie est d’ailleurs payante puisque le parti d’extrême droite enregistre de plus en plus ses percées électorales dans des régions, comme le Nord, où les préoccupations économiques l’emportent sur la haine de l’étranger. On se retrouve donc dans une situation ubuesque où le travailleur immigré, qui a compris qu’en restant dans l’euro on ne pouvait plus qu’obéir à la politique dictée par Berlin, est donc obligé de voter pour le Front National.

Le Front de Gauche refuse de voir la réalité des problèmes de compétitivité

Le Front de Gauche a alors beau jeu de s’acharner contre ces électeurs, en cherchant à leur expliquer que la politique portée par le Front National serait un désastre. Le coupable n’est pas l’immigré mais le banquier disent-ils. Ce slogan, aussi sympathique soit-il, traduit la volonté de renvoyer le Front National à son discours sur l’immigration pour ne pas parler des questions monétaires et des enjeux de compétitivité. La question qui se pose est celle de savoir si les problèmes économiques ne sont liés qu’à la libéralisation de la finance. Il faut se rappeler que la politique de relance portée par le PS jusqu’en 1982-1983 a dû être abandonnée parce qu’elle revenait, dans le cadre du SME et en régime de libre-échange, à subventionner l’économie allemande. A cette époque, le secteur financier restait règlementé et les actionnaires n’avaient pas encore obtenu le pouvoir qu’ils ont maintenant.

La situation est-elle très différente aujourd’hui ? Le problème ne se limite pas à celui des actionnaires et des marchés financiers. La question de la compétitivité de l’industrie française se pose d’autant plus depuis la réunification, la création de l’euro et le renforcement de la domination allemande dans les années 2000. N’y aurait-il pas un lien entre d’une part le refus de sortir du SME et de dévaluer en 1983, d’autre part le refus de sortir de l’euro et de dévaluer en 2014 ? Admettons que Jean-Luc Mélenchon parvienne au pouvoir, qu’il contrôle strictement la finance, qu’il fasse tourner la planche à billets et que, tout en restant dans l’euro, il décide de faire une politique de relance en augmentant les salaires. Sans dévaluation monétaire, cette politique profiterait avant tout aux entreprises allemandes, espagnoles ou italiennes qui bénéficient d’un coût du travail plus faible. Le déficit commercial de la France continuerait de se creuser et les usines continueraient à fermer.

Existe-il des raisons d’espérer ? L’histoire nous apprend que les idéologies dominantes disparaissent avec les générations qui les ont portées. Des hommes politiques, comme François Hollande, Michel Sapin, François Bayrou, Jacques Delors, Daniel Cohn-Bendit ou des journalistes comme Alain Duhamel, Bernard Guetta ou Franz-Olivier Giesbert ne pensent sans doute plus depuis les années 1990. Ces gens vivent encore dans le monde de la fin de la Guerre Froide, de l’hyperpuissance américaine, du libéralisme planétaire et du dépassement des Etats-nation. A l’inverse, on observe une nouvelle génération, entrée en politique dans les années 1990 , à l’image de Nicolas Dupont-Aignan, Natacha Polony, Aurélien Bernier, François Ruffin ou Coralie Delaume qui n’ont plus le même rapport à la construction européenne, au libéralisme et à l’idée de souveraineté nationale que leurs aînés. Les sondages nous apprennent d’ailleurs que les jeunes sont ceux qui croient le moins au clivage-gauche-droite. On ne peut qu’espérer que les jeunes diplômés, puis l’ensemble du corps électoral se réapproprient les idées de nation et de souveraineté dans une perspective républicaine et universaliste.

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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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