Gouverner au nom d’Allah

En France, le débat sur l’islam a été confisqué par les islamistes et l’extrême droite. Les intellectuels qui s’inquiètent de la montée d’un certain islam chez les jeunes générations dans les banlieues sont accusés de verser dans la haine des musulmans et taxés d’islamophobie. Les autres, qui protestent contre l’assimilation de l’ensemble des musulmans français à l’islam radical, sont accusés de nier la réalité. L’affrontement entre le philosophe Alain Finkielkrault et le journaliste Edwy Plenel est significatif. Le premier dénonce la montée d’un certain islam dans les quartiers[1], sans toujours voir que les musulmans laïcs en sont les premières victimes. Le deuxième, rejette la stigmatisation des musulmans, en fermant les yeux sur les dérives communautaires bien réelles et en rendant l’Occident responsable de tous les maux[2].

L’écrivain algérien Boualem Sansal, qui a lui-même connu la guerre civile entre les islamistes et le pouvoir militaire dans les années 1990,  s’intéresse dans son dernier livre à la montée de l’islamisme dans les sociétés arabes [3]. Les pays arabes, comme les pays occidentaux, auraient pêché par naïveté. « Nous les avons accueillis avec sympathie, un brin amusés par leur accoutrement folklorique, leur bigoterie empressée, leurs manières doucereuses et leurs discours pleins de magie et de tonnerre, ils faisaient spectacle dans l’Algérie de cette époque, socialiste, révolutionnaire, tiers-mondiste, matérialiste jusqu’au bout des ongles, que partout dans le monde progressiste on appelait avec admiration “La Mecque des révolutionnaires”. Quelques années plus tard, nous découvrîmes presque à l’improviste que cet islamisme qui nous paraissait si pauvrement insignifiant s’était répandu dans tout le pays ».

La réislamisation des sociétés arabes

Boualem Sansal a compris que, derrière les violences de la guerre civile algérienne, se cachait une stratégie de réislamisation des sociétés arabes, portée dès les années 1930-1950 par les Frères musulmans, l’Arabie Saoudite et plusieurs émirats du Golfe. Il s’agissait de combattre l’influence des idées des Lumières et les valeurs de l’Occident qui avaient pu séduire les élites et les citadins dans les pays arabes. Les dictatures militaires ont largement fait le jeu des islamistes, en laissant les populations dans la misère et en éliminant l’opposition laïque. Les Frères musulmans n’avaient donc plus qu’à se mettre au service des pauvres et à infiltrer les révoltes populaires pour gagner en sympathie. Le « printemps arabe », déclenché au nom de la liberté et de la démocratie, a alors donné démocratiquement le pouvoir aux islamistes et aujourd’hui les gens réclament l’application de la charia dans laquelle ils voient la garantie d’une vraie justice.

L’islamisation des sociétés arabes modifie en profondeur les équilibres anciens hérités de l’histoire. Les chrétiens et les juifs sont parfois obligés de quitter leur pays ; des traditions et des symboles qui faisaient partie du patrimoine de l’humanité sont éradiqués car déclarés impies : statues de Bouddha en Afghanistan, mausolées soufis de Tombouctou au Mali, koubbas soufies en Tunisie. L’islamisme tend en effet à se réapproprier l’intégralité du territoire islamique historique, le laver de ses impuretés, rejeter les minorités qui polluent son atmosphère et sanctionner les mauvais musulmans – démocrates, libres-penseurs, femmes modernes, homosexuels. L’un des problèmes vient de ce que l’islam est de plus en plus pris en charge par les islamistes qui recrutent, convertissent, imposent des normes et assurent la police des mœurs.

L’inquiétude de l’auteur vient du fait que l’islamisme radical est aujourd’hui profondément enraciné dans les sociétés arabes. « Malgré tous les méfaits commis par les islamistes, qui ont terni l’image de l’islam, les peuples musulmans votent encore pour eux. Ils l’ont fait en Turquie, en Afghanistan, en Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Égypte, ils sont dominants ailleurs et leur arrivée au pouvoir est une question de temps. Même en Europe, les musulmans votent en nombre pour les islamistes ». L’islam constituait pour les pays arabes le seul dénominateur commun face à un Occident qui les avait colonisés par le passé, avant de soutenir des dictatures corrompues.

Les ravages du politiquement correct

L’écrivain souligne la manière dont les islamistes ont rendu impossible le moindre débat sur l’islam, même dans les pays européens. « En Europe, terre de liberté s’il en est, on peut tout critiquer et user de toutes les formes de la critique, jusqu’à la satire et la parodie, mais on ne peut pas critiquer l’islam et son Prophète même avec les mots les plus convenus et les meilleures intentions ». La critique de l’islam est en réalité beaucoup plus violente dans le monde arabe qu’en Europe. « La différence tient sans doute dans le fait qu’un musulman dispose du droit naturel de critiquer sa religion mais pas un chrétien ou un juif dont les critiques seraient forcément, par nature, blasphématoire et insultantes ». Le politiquement correct est d’ailleurs vu par les islamistes comme la preuve que leurs intimidations fonctionnent et que la société est prête à capituler.

Boualem Sansal s’en prend ensuite à François Hollande qui, par peur de stigmatiser les musulmans, a refusé de parler d’islamistes à propos de l’intervention au Mali. « En n’appelant pas le terrorisme islamiste par son nom, François Hollande trahit les militaires français qui se battent sur le terrain contre les islamistes d’AQMI et du Mujao, il trahit les otages français entre leurs mains, il trahit les Maliens qui ont souffert sous leur férule et qui eux le nomment sans hésitation ni ambiguïté, et il trahit les musulmans qui savent bien ce qui nuit à leur religion et à leur pays ». « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait déjà Albert Camus.

 Les vecteurs de l’islamisme

L’islamisme est le produit d’une évolution de l’islam vers toujours plus de fondamentalisme. Le wahhabisme saoudien, né au XVIIIe siècle, est issu du hanbalisme, qui découle lui-même de l’islam sunnite le plus orthodoxe. Il n’est donc pas aussi simple d’affirmer, comme le fait le politiquement correct, que l’islamisme n’a rien à voir avec l’islam. Il existe en réalité pas un mais des islams. Le discrédit de l’Occident au XXe siècle, en raison de la colonisation et des deux guerres mondiales, a justifié chez certains musulmans un désir de retour aux premiers temps de l’islam. Mais il serait faux de penser que les islamistes ont une vision claire et cohérente de leur religion. La plupart ne sont que des opportunistes qui empruntent à tel ou tel courant de l’islam en fonction de leurs besoins et de leurs intérêts.

L’association des Frères musulmans, fondée en 1928 en Égypte, a joué un rôle essentiel dans la diffusion de l’islamisme à l’échelle mondiale. Cette association, financée par l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Bahreïn et les Émirats arabes unis, entretient des liens plus ou moins évidents avec Al-Qaïda. Or, dans de nombreux pays, des organisations ou des partis islamistes se réclament des Frères musulmans : le Hamas palestinien, le MSP algérien, Ennahda en Tunisie, la Ligue islamique mondiale, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), le Conseil européen de la fatwa basé à Dublin. La branche féminine, les Sœurs musulmanes, est également très active dans le recrutement des femmes et d’une efficacité redoutable dans les campagnes électorales.

L’islamisme a également été utilisé par les États musulmans pour diviser l’opposition. Les pouvoirs militaires ont fait de l’islam une religion d’État et se sont servis des islamistes contre les militants communistes, démocrates et laïcs. Cette stratégie a considérablement renforcé l’emprise de l’islamisme dans la société. L’islamisation a également été accélérée par le silence des intellectuels musulmans. Même si certains d’entre-eux veulent « libérer l’islam de l’islamisme » et plaident pour un islam des Lumières, à l’image de Malek Chebel, Abdenour Bidar ou Abdelwahab Meddeb, ils ne sont que des exceptions. Le problème vient de ce que, sans forcément partager les idées des islamistes, beaucoup comprennent leur révolte contre les dictatures militaires et le « deux poids, deux mesures » pratiqué par l’Occident. Boualem Sansal pointe aussi l’importance des médias, à travers le succès d’une chaîne comme Al-Jazeera, l’instrumentalisation de la « rue arabe » ou encore l’échec des politiques d’intégration dans les pays d’accueil.

L’islam est-il un frein à la modernisation ?

« La démocratie sur le modèle occidental exigeait une révolution des idées qui était irréalisable en islam car en opposition fondamentale avec ses lois fondamentales. Le fait est là, en quatorze siècles, aucune tentative de révolution des idées semblable à celle des Lumières n’a émergé et réussi à prendre corps dans l’univers musulman », déplore Boualem Sansal. Les exemples de la Russie et de l’Irak suffisent pourtant à démontrer qu’une modernisation à marche forcée, par le haut, vers le modèle de la démocratie occidentale est vouée à l’échec. Les pays arabes doivent trouver en eux-mêmes les ressources pour construire leur propre modernité, en s’appropriant les valeurs universelles de liberté, de démocratie et de respect de l’individu. Ces valeurs ne sont nullement des valeurs occidentales ! D’ailleurs, malgré la circulation des idées des Lumières dans toute l’Europe du XVIIIe siècle, la France et l’Angleterre restèrent les seules démocraties jusqu’en 1945.

La question qui se pose est celle de savoir quand les sociétés arabes seront prêtes pour la démocratie. L’exemple de l’Indonésie, premier pays musulman, nous montre que le lien entre l’islam et l’abaissement du statut de la femme est loin d’être évident. Le problème vient peut-être moins de l’islam que des évolutions démographiques propres au monde arabe. Dans le Rendez vous des civilisations, Emmanuel Todd et Youssef Courbage soutiennent que la religion ne joue qu’un rôle secondaire dans le processus de modernisation à côté des facteurs démographiques[4]. A partir du moment où les femmes sont éduquées, le contrôle des naissances se met en place, l’idée d’individu commence à émerger et la démocratie devient possible. Or, dans des pays comme la Tunisie ou l’Iran, le nombre d’enfants par femme est devenu similaire à celui qu’on trouve dans les pays développés. Dans bien des cas, le processus de modernisation s’accomplit avec le processus de sécularisation. Les islamistes qui sont aujourd’hui au pouvoir pourraient donc très bien se retrouver, dans quelques années,  face à une société qui croira de plus en plus en l’individu et finira par se détourner de la religion.

[1] Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Stock, 2014.

[2] Edwy Plenel, Pour les musulmans, La Découverte, 2014.

[3] Boualem Sansal, Gouverner au nom d’Allah, Gallimard, 2014.

[4] Emmanuel Todd et Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations, Seuil, 2007.


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A propos Romain Masson

Ancien enseignant d'histoire-géographie, passionné par le débat d'idées, je tente de penser en dehors des clous pour comprendre un monde devenu complètement fou. Je continue de croire que le savoir et la culture sont le meilleur rempart à la bêtise.
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